III- QUAND L'IMAGE SE DÉDOUBLE

C'est sous l'Empire que les premiers ouvrages consacrés à Alexandre apparaissent. Cette dernière étape, contemporaine de la précédente, a pour but de montrer le fossé béant qui sépare le monde littéraire romain et celui du pouvoir.

Les documents manquent, hélas, pour pouvoir explorer le monde des "simples" Romains, dont la position peut très bien s'imaginer comme étant intermédiaire.

Afin de comprendre l'altération abusive de l'image d'Alexandre et la haine démesurée qu'il a suscitées, il faut remonter aux sources grecques et à la façon dont l'image d'Alexandre a été diffusée. Cette étude montre ainsi l'influence colossale de la rhétorique sur la littérature latine et une certaine artificialité qui en découle.

Alexandre se fige ainsi en tyran sanguinaire et devient l'exemple idéal de la déchéance, des passions incontrôlées, jusqu'à perdre la totalité de son essence humaine pour être réduit à la simple idée du mal.

En dessous de la rhétorique, le miroir s'est définitivement retourné et Alexandre s'efface, comme le souhaitaient Sénèque et Lucain, pour ne laisser paraître que celui qui l'a remplacé à leurs yeux: l'empereur.

Où se situe Alexandre, les Romains ont-ils jamais connu Alexandre? A travers cette étude, qui connaissons nous le mieux désormais?...
 
 

A- LA DEFORMATION DE L'IMAGE

La confrontation de visions différentes, qui se trouvent être d'un côté grecques, de l'autres latines, fait ressortir le mieux la part active qu'ont prise les auteurs latins et romains à façonner une image d'Alexandre qui, comme nous le verrons plus tard, ne peut se comprendre que dans un cadre strictement romain.
 

1- La littérature grecque "alexandrophile": une image ouverte

La littérature du IVe siècle grec constitue, pour les Romains, leur source essentielle pour la connaissance du roi macédonien. Il nous faut en dresser le paysage afin de bien discerner l'utilisation qui en a été faite par les auteurs latins du 1er siècle ap. JC.

Les récits des compagnons

Une partie des sources est constituée par les témoignages des acteurs mêmes de l'expédition d'Alexandre.

Nous pouvons ainsi citer Ptolémée, général d'Alexandre, qui écrit ses mémoires après la mort du conquérant et peut-être même dès Issos, dans lesquelles il s'est surtout attaché aux détails de la guerre. Il est souvent cité par Arrien comme étant une des sources les plus sûres; les anecdotes ne sont poutant pas absentes de son oeuvre, ainsi que quelques histoires merveilleuses.

Charès de Mitylène, chambellan d'Alexandre, confia également ses mémoires à la postérité et donna beaucoup de détails sur la vie privée du prince et la vie intérieure du palais.

Nous pouvons encore citer Onésicrite d'Astypaleia, Néarque, amiral d'Alexandre, et Marsyas de Pella, dont les témoignages sont d'une inégale véracité.

Pour tous ces hommes, l'histoire d'Alexandre est une matière neuve et inépuisable pour la curiosité. Mais cette matière est dangereuse et n'échappa pas aux tentations.

La première était la flatterie: il était "tentant pour un Grec d'être éloquent à si bon compte". A travers l'épopée d'Alexandre, c'est toute la Grèce et son élite, à savoir les acteurs-témoins, qui en sortent grandis.

La deuxième fut la nouveauté des pays parcourus, l'exotisme des hommes, des animaux et de la faune, qui "concouraient à pousser les imaginations en verve un peu au-delà de l'exacte vérité". N'est-ce pas cette même matière qui stimula l'imagination des Romains vers la quête de nouveaux horizons et les amena sur le chemin de l'Orient?

P. Faure tient également à mettre en avant dans cette transmission de la légende d'Alexandre, "les vétérans, les rescapés, les artistes, les intellectuels qui ont suivi ou croisé le Conquérant entre 336 et 323 [...]. En commentant et en cherchant à comprendre l'action, en s'extasiant aussi sur l'inouï et l'inexplicable, ce public entretient la légende."

La tradition orale sur Alexandre est essentielle à la formation de son image. Les Grecs, peut-être jusqu'à Plutarque, qui pourtant se défend de faire de l'histoire, n'ont pas cherché à atteindre la vérité: ce "réflexe" est purement romain. Ils se sont efforcés d'exprimer leur étonnement devant le "beau" et leur passion pour ce nouvel héros.

Le meilleur, et le plus véridique avec Ptolémée selon Arrien, demeure Aristobule. Son ouvrage est destiné à mettre en lumière les vertus morales d'Alexandre: sa grandeur d'âme, sa fermeté de caractère, sa dureté envers lui-même, etc. Aristobule a su donner les dimensions humaines qui manquaient à Alexandre et a ainsi contrebalancé une tradition littéraire et orale qui narrait les exploits d'un nouvel Hercule.

Tous ces ouvrages ne prétendent donc pas à la vérité et celle-ci ne constitue pas leur principal intérêt: leur valeur vient de leur confusion devant ce nouvel objet de l'histoire qu'ils ont préféré traité en anticipant sur les désirs d'un public avide de beau et de spectaculaire.

Si Diodore reste fidèle à cette tradition, les ouvrages de Quinte-Curce et de Justin par exemple, s'en éloignent par leurs efforts pour interroger, d'un point de vue moral, les actes d'Alexandre, même si leurs réponses sont souvent douteuses.

Les écrits souvent peu favorables des Romains auraient pu venir de cette exaspération devant une figure de l'histoire adulée par tous les ambitieux, dans sa matière la plus brute.

Les premières réflexions sur l'entreprise d'Alexandre

Ils ont pourtant pu s'inspirer des premières critiques de quelques philosophes qui éclosent dés le début du IIIe siècle.

Théophraste, disciple d'Aristote, a composé un traité, peu après la mort de Callisthène, intitulé "Callisthène, ou de la douleur", vaste réflexion sur la Nature et le Destin, dans lequel il aurait été amené à parler d'Alexandre. Le conquérant, parvenu au sommet de la puissance, ignorait toujours comment se conduire dans la prospérité; le philosophe aurait peut-être même déploré qu'il cédât aux corruptions du despotisme oriental.

Théophraste a fourni une cible privilégiée aux Cyniques, qui lui opposeront Diogène se moquant de sa prétendue grandeur.

Ces observations, que Cicéron connaissait déjà, vont se transformer en véritable topos chez les auteurs latins. Quinte-Curce en a même fait la ligne directrice de son ouvrage.

Les multiples témoignages de l'humanité d'Alexandre envers les peuples indigènes étaient dignes d'attirer la sympathie des premiers Stoïciens; leur opinion est malheureusement restée inconnue. Les Stoïciens latins ont tranché sur la question et ont totalement occulté la très possible conviction du conquérant de l'unité du genre humain.

De même, les contemporains de la conquête s'étaient interrogés sur le rôle de la Fortune dans le processus historique et certains lui attribuaient déjà les succès répétés d'Alexandre. Pendant longtemps, Alexandre fut considéré comme le favori de la Fortune, sans pourtant que sa valeur personnelle en souffre.

Les nombreuses réflexions qui portent sur la Fortune dont a pu bénéficier Alexandre, thème très prisé par les Latins, montre que l'objet de l'histoire qu'il représente n'est toujours pas envisagé sous un aspect scientifique.

Les Romains connaissaient très bien ces premières critiques adressées à l'entreprise d'Alexandre et leurs écrits s'en font souvent l'écho.

Ce ne sont pourtant pas leurs sources principales et nous verrons que les Stoïciens ne se sont somme toute que très peu servis des ébauches philosophiques de leurs prédécesseurs. Il est surtout intéressant de remarquer que ces critiques (re)naissent presque cinq siècles plus tard et de façon quasi simultanée. C'est sur ce phénomène qu'il faudra s'interroger.

Clitarque et sa corne d'abondance

Paradoxalement, l'oeuvre dont se sont systématiquement servis les biographes latins d'Alexandre est l'oeuvre de Clitarque , dont le caractère "enkomiastique" est reconnu.

L'Histoire d'Alexandre, commencée en Grèce à partir de 320, fut achevée en Egypte, sous le patronage bienveillant, et bien sûr encourageant, de Ptolémée. Répondant aux voeux de ce dernier, Clitarque traça un portrait idéalisé d'Alexandre. Nul n'ignorait alors la part de la sujectivité présente dans cette vie, mais pour la grande majorité des Grecs d'Egypte, l'Alexandre historique demeurait celui dépeint par Clitarque.

Son oeuvre était déjà une compilation de tous les témoignages accumulés sur Alexandre, et c'est justement cela qui fait son intérêt: Clitarque s'est peut-être borné à retranscrire une tradition populaire et conventionnelle, qui représentait l'image, indiscutablement favorable, que ses contemporains s'étaient faits d'Alexandre. "Appliquer les règles critiques, c'eût été, en effet, pour l'historien d'Alexandre, réduire à des proportions humaines la figure, déjà légendaire, que son protecteur Ptolémée s'employait à magnifier.": la constitution d'une image embellie d'Alexandre répondait aux désirs des lecteurs potentiels, qui ne voulaient y trouver que la geste héroïque d'une grande figure nationale.

Largement diffusée dés la fin du IVe siècle, elle devient si célèbre qu'elle est encore au programme des études littéraires à Rome, un siècle après Cicéron. Rien d'étonnant, donc, à ce que Quinte-Curce, Justin et Plutarque y aient largement puisé.

Il est en effet reconnu que dans les biographies latines d'Alexandre, même les plus hostiles, les remarques élogieuses au sujet du conquérant sont toutes clitarquiennes et témoignent ainsi de l'influence inestimable de cette oeuvre. La promiscuité de tels éléments parmi des successions de blâmes montre le caractère partiellement artificiel et compilatoire des oeuvres de Quinte-Curce et de Justin.

C'est cette image, faite de grandeur, de générosité, de courage, qui hanta les Imperatores du Ier siècle av. JC. La littérature latine "alexandrophobe" du Ier siècle de notre ère semble alors le combat de la raison contre l'imagination. Elle semble vouloir mettre fin à une légende qui n'existait qu'en soi et qui ne répondait ni à des critères littéraires ni à des exigences historiques, mais à des attentes "sociologiques".

Cet héritage grec a permis une certaine souplesse de l'image d'Alexandre sous la République mais aussi chez les empereurs, qui l'ont manipulée à leur gré sans jamais la trahir.

La multiplicité des jugements sur Alexandre, ou simplement des peintures, a accouché d'une image "ouverte", c'est-à-dire malléable, riche sans pourtant être vraie, et à partir de laquelle on pouvait, soit chercher la vérité, soit la noircir, soit la laisser à l'oeil critique mais joueur du lecteur. Cette image était donc celle du choix.
 

2- Les sources diatribiques: une image "fermée"

Ce sont les diatribes des philosophes et des rhéteurs qui ont le plus nourri la tradition hostile à Alexandre et tout particulièrement les ouvrages latins où le nom du Macédonien est cité, à partir de Cicéron et au moins jusqu'à Sénèque.

Cet héritage commun, tiré de l'enseignement des écoles de rhétorique, explique en grande partie la synchronie des critiques observées ci-dessus. La diatribe romaine va enfermer l'image d'Alexandre dans des traits figés et caricaturaux, ne tirant de sa complexe personnalité que des exemples pour les générations à venir.

Le type d'Alexandre se propagea d'autant plus avec l'instauration de la monarchie absolue, où les écoles de rhétorique s'imposent une opposition, entre elles et le monde extérieur, et deviennent un sol fertile à l'opposition républicaine à l'Empire. La haine de la tyrannie, synonyme de monarchie, se tourna naturellement vers Alexandre qui en devint l'exemple type.

Se tenait donc à leur disposition l'image d'un Alexandre assombri, dans lequel ils pouvaient puiser, selon le besoin, ce qui leur convenait. L'image d'Alexandre devient ainsi la clarté même car toujours soumise à des prédicats identiques.

Des thèmes récurrents

C'est tout d'abord la récurrence qui caractérise cette image d'Alexandre, née d'une volonté d'améliorer le monde, de stigmatiser les vices.

Les ouvrages concernant Alexandre font appel à quantité de thèmes diatribiques, recensés par A. Oltramare, dont celui de l'apothéose d'Alexandre constitue un exemple majeur.

Dés 330 av. JC, de nombreux intellectuels grecs avaient opposé leur résistance à l'apothéose d'Alexandre, consacrée par une circulaire royale de 324 à Athènes faisant du Macédonien un "Théos Anikètos".

On trouve, à cet effet, une sentence de Dion (or., 64, 19-20):

"les monarques ne doivent pas désirer être mis au nombre des dieux"

Le même thème contre l'apothéose des monarques se retrouve dans bon nombre d'assertions de Sénèque contre Alexandre. Il l'accuse ainsi de diriger ses yeux vers ceux avec qui il croit partager les honneurs,

"tamquam caelum, quod mente uanissima complectebatur, teneret, quia Herculis aequabatur."

"comme si le ciel, ambition de son âme toute pleine d'illusions, était déjà son partage, parce qu'on l'égalait à Hercule!"

(De ben., I, 13, 3)

De même, les philosophes populaires ont pris sans cesse le conquérant comme l'exemple de l'ambition, de la débauche et de l'irascibilité, notamment dans les écrits des premiers cyniques (Ps. Diogène, ep., 24, 33 et 40). Nous verrons la récurrence de ces thèmes dans la formation de l' "image de la démesure" par les Stoïciens.

Nous pouvons cependant faire un point sur leur fréquence dans les ouvrages de Sénèque. Dans chacune de ces offensives contre Alexandre, reviennent inlassablement les mêmes mots, qui désespèrent rapidement celui qui se lance dans une recherche thématique de cet ordre.

Le recensement de toutes les occurences serait ici trop long. Il suffit d'une seule et unique phrase, synthétique mais aucunement réductrice, pour résumer la pensée de Sénèque au sujet d'Alexandre:

"Alexandre est un insensé (uesanus)-une bête féroce (ferox)-un brigand (latro)-destructeur (uastator)-qui va au delà de ... (extra, super)-mais qui n'a rien (comparaisons avec Diogène)".

Voici le tableau non exhaustif de cette phrase unique où les thèmes se répètent et s'enchevêtrent:
"uesanus": 

"ferox/feritas": 
 
 

"latro/latrocinia": 

"uastator": 

"extra...": 

Rapprochement avec les Cyniques: 

De Ben., I, 13, 3II, 16, 1 

Ep., 91, 17; 94, 62; 

De Ben., I, 13, 3  

De Ir., III, 17, 1 

De Cl., I, 25, 1 (deux fois) et "carnifex" en I, 25, 2 

Ep., 94, 62; 

De Ben., I, 13, 3 

nat. quaes., III, praef. 5 

De Ben., I, 13, 3; Ep., 94, 62 

De Ben., VII, 2, 5-6 

Ep., 91, 17; 94, 63;113, 29; 119, 7 

De Ben., V, 4, 4 et 6, 1; VII, 2, 6 

Il fait également par deux fois référence au meurtre de Cleitos (Ep., 83, 19 et De ir., III, 17, 1) en utilisant des tournures identiques et faisant appel à un thème fort prisé dans les écoles de rhétorique qui est l'ivrognerie d'Alexandre et donc son caractère irascible.

Lié aux thèmes étudiés ci-dessus, celui du despotisme oriental, largement utilisé par Tite-Live pour dépeindre un monarque cruel et vicieux (IX; 18, 4), résume, selon A. Oltramare, tout ce que la philosophie populaire grecque, la stoïco-cynique spécialement, a accumulé de reproches contre le conquérant, et que l'on retrouve dans l'oeuvre de Quinte-Curce de façon constante.

Ainsi, tous ces thèmes qui dessinent les traits les plus négatifs d'Alexandre, et les plus usités, sont véritablement les fondements sur lesquels a été construite l'image d'Alexandre dans la littérature du Ier siècle de notre ère. L'influence de la rhétorique grecque est donc tout-à-fait considérable, pour ne pas dire essentielle. Elle est de plus facilement reconnaissable par la récurrence avec laquelle est appliquée. La rhétorique latine a reçu cet héritage de façon brute et l'a diffusé amplement dans toute sa littérature.

L'ambiguïté de Justin

Les Histoires Philippiques de Justin sont inspirées des Philippika de Trogue-Pompée, dont le titre exact indique d'ailleurs qu'elles en sont un abrégé (Epitoma). L'oeuvre de l'historien gaulois ne nous est pas parvenue mais il est possible d'en reconstituer les fondements grâce à celle de son "traducteur" latin.

W. Hoffmann remarque que la vision panégyrique de Clitarque est fondamentale dans les passages concernant Alexandre, à cause de l'influence limitée de la tuchè, thème essentiellement employé dans la littérature hostile au héros.

Cependant, certains traits se détachent fortement, sans s'intégrer avec le tout, comme ceux de la trufh et du tufo. Ces vices se développent progressivement, de la bataille d'Issos à la soumission des Dahaï.

Ainsi, Justin représente Alexandre tantôt en héros (XII, 15, 4-16), tantôt en homme que les circonstances favorables ont peu à peu perverti. Il met en avant sa manie du faste (XI, 10, 2; XII, 3, 8-12), condamne son désir de se faire adorer comme un dieu (XI, 11, 6; XII, 7, 1) et sa pédérastie (XII, 12, 11).

De même, la mise en accusation de Héphaïstos (XII, 12, 11) ne nous est connue que par les Cyniques.

Le reproche de uinolentia ne manque pas (XII, 6, 1sq), même s'il suit la tradition clitarquienne en attribuant la mort d'Alexandre non à son alcoolisme mais au poison.

Enfin, la réjouissance des Macédoniens à la nouvelle de la mort d'Alexandre contraste avec la scène d'adieu émouvante qui précède la mort du roi (XIII, 1, 7).

Quel rapport, donc, entre la vision de Clitarque du héros invaincu et "chevaleresque", et celle du despote rusé oriental?

W. Hoffmann montre que Trogue-Pompée, et donc Justin, bien qu'ayant subi l'influence de la rhétorique latine, n'utilisent que des sources grecques.

Il insiste tout particulièrement sur le fait que Trogue-Pompée laisse échapper le motif si caractéristique aux Romains de la tuchè: les passages hostiles à Alexandre ne traduisent donc pas une influence romaine sur l'image d'Alexandre. L'historien a utilisé une des histoires hostiles à Alexandre du temps hellénistique et n'a fait que la dépoussiérer de manière rhétorique.

Cette dualité troublante de l'ouvrage de Justin a donc pu faire passer à l'époque l'image négative d'Alexandre pour une conception romaine du héros, mais l'examen des sources de Trogue-Pompée montre que les éléments romains sont absents de ce portrait. En ne relançant pas le débat sur la Fortune et l'arétè d'Alexandre, il fait véritablement figure d'exception.

Il est donc intéressant de voir que certains portraits d'Alexandre dans la littérature latine ne forment pas pour autant l'image romaine d'Alexandre et que, si Justin s'est contenté de reproduire les Philippika, Trogue-Pompée, citoyen romain, que ce soit dans des passages élogieux, qui auraient pu passer pour une réaction anti-romaine, ou dans les plus hostiles, qui auraient prouvé son accord avec la tradition romaine alexandrophobe, n'a fait que compiler des traditions pré-existantes.

Une hostilité à Alexandre définitive et figée

Ce procédé, certes unique, jette néanmoins le doute sur certains traits adressés à Alexandre et au caractère figé, faute d'inspiration "active", de certaines de ces critiques.

Il est ainsi à regretter que certains passages de Quinte-Curce ou de Sénèque fassent preuve parfois d'une certaine artificialité, ce qui donne l'impression que l'image d'Alexandre ne peut-être soumise, aux prise avec la rhétorique latine, à aucune évolution.

La rhétorique romaine diatribique inspira à Quinte-Curce une grande sévérité avec laquelle il jugea le héros macédonien.

Le discours des députés scythes à Alexandre (VII, 8, 10-30), qui contient nombre de thèmes traditionnels opposés à la tradition clitarquienne (insatiabilité du conquérant, despotisme, remise en cause de son invincibilité), regorge de procédés rhétoriques qui mettent à mal la soi-disant inculture de ces ambassadeurs barbares.

Il semble donc difficile à ceux qui ont fréquenté les écoles de la rhétorique romaine de faire en même temps oeuvre d'historien lorsqu'il s'agit d'Alexandre.

Quinte-Curce, selon W. Hoffmann, est avant tout un rhéteur: Alexandre apparaît dans la conception grave de la rhétorique contemporaine. Il va jusqu'à affirmer que Quinte-Curce ne possédait pas les capacités littéraires et artistiques pour plier l'histoire d'Alexandre sans cette conception, et pour éliminer d'autres jugements portés par les sources.

On peut en effet être surpris de voir cohabiter un Alexandre invaincu et téméraire (IV, 9, 12), exemplaire pour ses soldats (VI, 6, 14), doux envers ceux qui sont soumis, et un roi cruel envers ses propres amis (épisodes de Philotas, Cleitos et Callisthène). Des traits favorables à Alexandre, il ne s'en trouve aucun qui ne vienne de la tradition panégyrique et le portrait contradictoire d'Alexandre provient d'un retravail de deux traditions opposées.

Il n'est pas étonnant d'observer, dans les ouvrages de l'historien Quinte-Curce et du philosophe Sénèque, un vocabulaire identique lorsqu'ils parlent d'Alexandre:

"animal": Curt., IV, 14, 8 Sén., De ben., II, 16, 2

"gentium latro": Curt., VII, 8, 19 Sen., De ben., I, 13, 3

"insatiabile manus": Curt., VII, 8, 19 Sen., De clem., I, 25, 1

Les deux hommes ne font que retranscrire les sujets essentiels des déclamations d'école dont ils ont été nourris.

L'image d'Alexandre a certainement souffert de cette influence débordante de la rhétorique grecque, qui a résorbé un déséquilibre trop avantageux en l'honneur d'Alexandre mais a contribué à rendre son portrait bien trop statique pour être définitivement crédible. Cela est d'autant plus ennuyeux dans le cas de Quinte-Curce, qui se définit comme historien.

Peut-être faut-il les excuser lorsqu'on prend en compte la "contagion" générale dont a probablement souffert la littérature de cette époque.

Cette influence, contrairement aux sources contemporaines à Alexandre ou du IVe siècle grec, a contribué à façonner une image "fermée" d'Alexandre par l'utilisation de thèmes qui ne variaient jamais, et qui ont permis de faire d'Alexandre l'exemple parfait de la démesure.

Chacun y a puisé de façon plus ou moins importante.

Pour résumer:

Justin n'amènerait aucun élément qui soit véritablement romain et a recours à un mélange de rhétorique, remontant à l'opposition anti-macédonienne, et de tradition clitarquienne.

Quinte-Curce fait référence à Clitarque dans tous ses passages élogieux au sujet d'Alexandre mais a largement subi l'influence de la rhétorique romaine.

Enfin, Sénèque réutilise tous les thèmes diatribiques ayant trait à Alexandre, sans jamais lui accorder la qualité la plus insignifiante, mais nous verrons que son discours a également des résonnances plus profondes.

L'image romaine d'Alexandre trouve cependant son originalité dans cette affirmation ostentatoire de la différence et dans une communauté indéniable de pensée qui donne à la façon dont est présenté le héros une unité incontestable.
 

3- La confrontation des images à travers l'affaire de Philotas et le meurtre de Cleitos

Les biographies, contrairement aux ouvrages historiques, livrent rarement le fait brut mais donnent, à chaque action du héros, un sens particulier. Chaque Vie d'Alexandre a donc une âme qui donne la véritable mesure de la personnalité du conquérant.

La confrontation de deux épisodes qui ont durablement fait parler les ennemis d'Alexandre, mais aussi ceux qui s'interrogeaient sur ce qui mouvait les actes de ce passionné, permettra d'éclairer l'image que chaque auteur s'est efforcé de dessiner.

La particularité romaine ressortira d'autant mieux de ce jeu de comparaisons.

L'affaire de Philotas (330 av. JC) fait référence à la dénonciation de Philotas, un des officiers les plus prestigieux d'Alexandre, fils de Parménion, qui fut accusé et torturé pour n'avoir pas communiqué au roi un complot contre sa personne, dont il avait pourtant été averti. Alexandre donna l'ordre de faire périr Parménion, en vertu de la solidarité des clans macédoniens dans le crime et le châtiment. La culpabilité de Philotas se limitait à son silence et il ne fut pas prouvé qu'il ait activement pris part au complot.

Le meurtre de Cleitos se déroula dans l'ambiance orgiastique d'un banquet où les convives étaient tous grisés par l'abondance du vin. Cleitos, frère de lait du roi, pris de vin, lui reprocha sa conversion aux moeurs orientales et loua son père, Philippe. Dans un excès de rage, Alexandre le transperça d'une lance prise à un garde.

Le discours apologiste

Plutarque est peut-être le plus impartial parmi tous les récits qui vont être mentionnés. Il fait preuve d'une certaine neutralité et se refuse à tout pathétisme dans l'un et l'autre des deux épisodes.

Dans son récit de l'affaire de Philotas (Al., 48-49), Plutarque dresse un portait assez élogieux de Philotas et de sa fidélité envers ses amis, mais mentionne son luxe scandaleux (48, 3) et son affectation de grandeur, alors sans mesure. Ces remarques l'amènent à conclure qu'il faisait des envieux, et le lecteur à soupçonner l'aubaine qu'ont représentée ces présomptions sur Philotas pour ses détracteurs, et la part active qu'ils y ont pris. Tout ceci n'est indiqué qu'en filigrane.

Il introduit également le personnage d'Antigonè (48, 5) auprès de laquelle Philotas fit preuve d'un orgueil excessif et qui fut plus la cause de son désaveu auprès d'Alexandre (ce que reconnaît également Quinte-Curce, VI, 8, 3) que de son crime. Il fera également allusion à l'influence des hommes haïssant Philotas et qui faisaient partie du conseil chargé de le juger (49, 8).

Il met également en avant la patience d'Alexandre, que lui commandent le dévouement de Parménion, ainsi que le crédit et l'influence du père et du fils (49, 2).

Aucune émotion ne transparaît: Plutarque évoque froidement les états d'esprit des deux hommes et cherche un sens à la condamnation d'Alexandre. Il montre un Alexandre assailli par les soupçons (49, 8) et résigné à condamner le silence de son ami. Il ne fait pas mention des tortures et regrette l'exécution de Parménion, sans pourtant s'en indigner.

On a surtout l'impression que le biographe ne prend pas de risques, même si son récit est au-delà de tout soupçon en ce qui concerne les faits.

Le meurtre de Cleitos suit immédiatement et Plutarque indique même qu'il s'est passé peu de temps après, alors qu'il prend place deux ans après la découverte du complot.

Plutarque avoue que cette exécution fut "plus sauvage" que celle de Philotas ("agriôtera") et emploie donc un des termes favoris de la diatribe romaine, mais il s'évertue ensuite indirectement à exposer les différents éléments propres à excuser le geste d'Alexandre.

Tout d'abord, le meurtre n'était pas prémédité:

il "résulta d'une malchance du roi, dont la colère et l'ivresse donnèrent libre carrière au mauvais génie de Cleitos" (50, 2).

S'il reconnaît les vraies causes qui ont poussé Alexandre au meurtre, il lui donne cependant des circonstances atténuantes.

De plus, Cleitos était venu partager ses fruits: or, cette coutume était associée au chapitre 23, 9 à la frugalité d'Alexandre, ce qui tend peut-être à minimiser son état d'ébriété.

Après le mauvais déroulement d'un sacrifice, les devins déclarèrent à Alexandre que c'était un mauvais présage (50, 5).

Plutarque introduit surtout un rêve qu'eut Alexandre deux nuits auparavant lors duquel lui était apparu Cleitos en vêtements noirs, au milieu des fils morts de Parménion (50, 6).

Par ce rêve prémonitoire et ce mauvais présage, que les devins rappelleront au roi après l'incident (52, 1), Plutarque met en avant des éléments irrationnels pour que la fatalité soit la justification du meurtre de Cleitos.

La colère s'empare de Cleitos et, tandis qu'il lui fait le reproche de renier Philippe et de soumettre les Macédoniens à la génuflexion (51, 2 et 5), Alexandre se fait le défenseur de la culture grecque:

"N'avez-vous pas l'impression que les Grecs qui vivent au milieu des Barbares sont comme des demi-dieux parmi des bêtes sauvages?"

Le biographe s'oppose de nouveau au préjugé de la corruption orientale.

Le roi n'est donc pas celui que Cleitos croit, et Alexandre avait quelques raisons de se sentir offusqué, surtout lorsque son ami lui récite des vers d'Andromaque faisant référence à la cruauté des puissants et déclenchant ainsi le coup fatal.

La version de Plutarque est celle qui offre le plus de détails. Alexandre est certainement épargné dans ces deux tragiques épisodes mais son récit est celui qui présente la plus grande impartialité.

Ces deux récits étaient aussi l'occasion pour Plutarque de dénoncer l'incompréhension des contemporains et compagnons d'Alexandre face à ses rêves grandioses

Les versions romaines, comparées à celle-ci, n'étaient que son cinglant contraste.

Le texte d'Arrien permet également de juger de l'importance des retouches apportées par Justin et Quinte-Curce à l'événement initial.

Arrien n'est pas de la plus grande objectivité: il ne dit presque rien sur l'affaire de Philotas et n'en relate que brièvement les faits (III, 26). Il en dit plus sur le danger qu'aurait représenté Parménion s'il était resté vivant.

La narration du meurtre de Cleitos suit immédiatement un éloge d'Alexandre et commence par la négligence regrettable du roi (IV, 8, 2): il a omis de célébrer le culte annuel réservé à Dionysos; il pouvait donc s'attendre à la colère du dieu.

Il fait référence également à la présence des flatteurs qui affirment que seule l'envie empêchent ceux qui vivent de recevoir les honneurs qui lui sont dûs (8, 3); l'emportement d'Alexandre vient donc aussi du fait qu'il n'était que peu habitué aux discours blasphématoires.

Cleitos parle et s'énerve "sous l'emprise de la boisson" (8, 4), mais Alexandre n'est pas en colère: il est blessé (lechtenta).

Pour Arrien, tout est de la faute de Cleitos (9, 1) et le récit de Ptolémée tend à corroborer cette affirmation (8, 9). La grandeur d'Alexandre se manifeste dans le repentir qui suivit immédiatement son geste fatal (9, 2 et 6).

La conclusion est tout-à-fait étonnante: le philosophe Anaxarque, pour le consoler, lui fait valoir que tout ce que fait un roi est nécessairement juste (IV, 9, 7-8). Rien n'est plus étranger aux biographes romains que cette apologie sans défaut; Arrien manifeste cependant son désaccord et ne tombe donc pas dans une attitude extrême.

Ces deux textes ont quelques points communs: ils laissent quelques zones d'ombre qui empêchent d'accuser trop fortement Alexandre pour son intempérance excessive.

Ils illustrent également cet effort de tirer d'Alexandre ce qui faisait de lui un personnage exceptionnel plutôt que de faire ressortir ses faiblesses.

Le texte de Plutarque est cependant plus objectif et, dans la condamnation de Philotas, il analyse conscienceusement les deux parties opposées.

Les deux textes grecs sont non seulement le contre-pied des versions que nous allons désormais étudier, mais ne présentent pas cette cohérence certaine qu'on peut observer chez les auteurs latins .Cette cohérence ne correspond pas à un sentiment personnel commun au sujet d'Alexandre mais bien à un esprit et à une méthode qui trouvent leur fondement dans une même pratique rhétorique.

Les récits de Justin et de Quinte-Curce: la concordance des Romains

Les versions de Justin et Quinte-Curce se distinguent par une série de thèmes communs qui donnent à leur récit une teinte subjective importante: l'impopularité d'Alexandre, la corruption orientale et la prédominance du mouere sur le texte. La fin du passage précise cette idée, lorsqu'Alexandre réfléchit à son geste. Il ne pense pas à son ami mort mais à son propre avenir, et Justin fait passer pour les sentiments d'Alexandre les propos suivants:

"Reputabat deinde quantum in exercitu suo, quantum apud deuictas gentes fabularum atque inuidiae, quantum apud ceteros amicos metum et odium sui fecerit."

"Il pensait ensuite qu'il était devenu la fable et l'horreur de son armée, ainsi que des nations vaincues, qu'il avait inspiré à ses amis la crainte et la haine" (6, 12)

Ces propos ne font qu'exprimer la pensée de Justin, qui remet en cause le culte traditionnel que les soldats macédoniens vouaient à leur chef. Alexandre est d'autant plus discrédité qu'il repart immédiatement sur les champs de bataille, comme pour exorciser cet acte malheureux.

On retrouve ce même thème comme justification de la condamnation de Philotas (XII, 5, 3-4):

"Propter quae crimina Parmenio quoque senex, dignitate regi proxime, cum Philotas filio, de utroque prius quaestionibus habitis, interficitur."

"C'est pour de tels griefs que le vieux Parménion, qui tenait le premier rang après le roi, et Philotas, son fils, furent mis à mort, après avoir tous les deux été soumis à la torture" (5, 3)

Alexandre se sentit donc avant tout menacé par le prestige des deux Macédoniens, et la cruauté de ses actes est due à ce motif essentiel. Le roi, comme le tyran de Platon, est mu par la peur: craignant les rumeurs de l'armée et qu'en Macédoine,

"uictoriae gloria saeuitiae macula infuscaretur."

"la gloire de ses victoires ne fut ternie par la noirceur de sa cruauté",

il fit envoyer les preuves de ses victoires en Macédoine (5, 5).

Quinte-Curce fait également allusion à cette jalousie maladive d'Alexandre à l'égard de tout ce qui pouvait briller au-dessus de lui:

"nihil ex omnibus inconsulte ac temere jactis regem magis moverat quam Parmenionis cum honore mentio inlata."

"Des critiques irréfléchies et inconsidérées dont il le criblait, aucune n'avait blessé Alexandre plus que l'allusion à Parménion, faite en termes élogieux" (VIII, 1, 38)

Cleitos est ainsi présenté comme une "douloureuse victime de l'impopularité" et l'orgueil démesuré d'Alexandre, mais également pathologique, est ainsi dénoncé.

Les deux ouvrages se rencontrent ainsi dans la condamnation d'un héros qui ne supportait aucun concurrent à son pouvoir. Contrairement à Plutarque ou Arrien, le récit ne se concentre pas sur les faits mais extirpe de chaque geste d'Alexandre ou de chaque séquence de faits ce qui est le plus propre à dénoncer la personnalité même d'Alexandre, et à rendre soupçonnable chacun de ses actes.

La logique du texte ne se trouve donc pas dans l'accumulation des faits mais dans des postulats de départ, cette image figée dont nous avons parlé, qui se fondent sur des traits de rhétorique éculés.

Ceci pourrait remettre en cause l'univocité des affirmations de W. Hoffmann, qui a tendance à faire de l'ouvrage de Justin l'exacte copie de Trogue-Pompée et donc d'une compilation de sources grecques, sans chercher l' "esprit romain" qu'a pu y apporter Justin. Cette subjectivation commune des faits des deux passages empêche d'écarter complètement cette hypothèse.

C'est en effet, pour Justin et Quinte-Curce, l'orientalisation des moeurs du Macédonien qui a corrompu ses actions.

Justin fait précéder le récit du procès de Philotas par cette phrase:

"Interea Alexander non regio sed hostili more saeuire in suos coepit."

"Cependant, Alexandre commença à traiter les siens à la manière non d'un roi mais d'un ennemi" (XII, 5 1)

Un peu avant, Justin rapportait qu'Alexandre avait donné le commandement des Parthes à un noble perse. Le changement d'attitude d'Alexandre est directement lié à cette observation.

Il faut noter que chez les deux historiens, les deux récits sont étroitement reliés et reprennent des thèmes identiques, contrairement à Plutarque et Arrien. Cela prouve encore la récurrence toute rhétorique dont sont empreints les deux ouvrages.

"Maxime indignabatur carpi se sermonibus suorum Philippi patris patriaeque mores subuertisse."

"Il s'indignait violemment parce que dans leurs conversations, ils le blâmaient d'avoir renoncé aux moeurs de Philippe, son père, et de son pays." (5, 3)

Justin reprend ici un des principaux griefs que la tradition a mis dans la bouche de Cleitos lors de son fatal emportement. Cet amalgame montre encore combien était fermée l'image que les Romains se représentaient.

Chez Quinte-Curce, le roi, avant de sortir sans entendre la défense de Philotas (VI, 10, 1-37), se fait soudain le défenseur des traditions macédoniennes, en accusant son Compagnon de ne pas parler dans sa langue natale. Contrairement au parti-pris de Plutarque d'un Alexandre civilisateur, le jugement, ici, revêt un certain cynisme.

Les écoles de rhétorique avaient adopté définitivement le jugement né dans les milieux aristocratiques autour d'Alexandre, qui faisaient de Philippe le conquérant sage, vengeur philhellène du monde grec. Quinte-Curce, bien qu'il admette la culpabilité de Philotas (VI, 11, 39-40), veut montrer Alexandre sous un jour d'autant plus défavorable qu'il se mue de plus en plus en un tyran à la mode d'Orient.

Le discours très rhétorique de Philotas devant ses juges ne se distingue que par son caractère très scolaire, où quelques arguments mal placés mettent à mal le souci historique de Quinte-Curce. Alors qu'il se défend d'avoir participé au complot et avance son argumentation, il insère une de ces nombreuses sententia à effet qui rappellent à tous la corruption d'Alexandre:

"Jam pridem natiuus ille sermo commercio aliarum gentium exoleuit: tum uictoribus quam uictis peregrina lingua discenda est"

"Il y a longtemps que notre langue natale a dépéri au contact des nations étrangères: vainqueurs comme vaincus doivent apprendre un langage qui n'est pas le leur."

Le fait historique est donc effacé pour laisser la place à un portrait "attendu" d'Alexandre: celui de l'homme corrompu par l'Orient et dont toutes les actions en sont l'éclatante illustration.

Justin insiste sur les liens qui unissent Alexandre et Cleitos, et la sécurité que pouvait en retirer ce dernier,

"fiducia amicitiae regiae"

"confiant dans l'amitié du roi (VII, 6, 3),

alors que Quinte-Curce fait porter toute l'émotion sur l'arrivée de Philotas, "religatis post tergum manibus" (VI, 9, 25) et le trouble qui s'installe alors dans l'assemblée, "inclinantem ad misericordiam ", sous le coup des dures paroles d'Amyntas (9, 28).

L'unité de temps est altérée et les scènes "émotives" sont complètement disproportionnées.

Ainsi, chez Justin, Alexandre se jette brusquement sur Cleitos et le perce de sa lance, sans qu'aucun motif, si ce n'est l'orgueil d'Alexandre, ne soit mis en valeur de manière crédible. Tout le passage n'est en fait centré que sur ce qui se déroule après le meurtre, contrairement à Plutarque, qui fait du meurtre l'apogée de son récit. Les deux auteurs latins ne considèrent le meurtre que comme l'ouverture d'un portrait "décadent" d'Alexandre.

Les vers d'Andromaque (v. 693 sq) que récite Cleitos sont présentés chez Plutarque comme le dernier élément qui déclencha la colère aveugle du roi.

Quinte-Curce les situe au début de la scène et ce n'est qu'après, qu'il les fait suivre par les louanges adressées à l'oeuvre de Philippe. Ils ne sont donc pas liés à la colère du roi et peuvent ainsi faire office de vérité.

Tout est organisé pour qu'Alexandre apparaisse en véritable bourreau; il ne se repentit pas de son meurtre, puisque les postulats de départ définissaient un Alexandre corrompu et sanguinaire:

"qua caede exultans, mortuo patrocinium Philippi laudemque paternae militiae obiectabat"

"puis, dans l'exaltation du meurtre, il reproche au mort de s'être fait l'avocat de Philippe et d'avoir loué le génie militaire de son père" (Just., VII, 6, 4);

"Detestabile carnificis ministerium occupauerat rex, uerborum licentiam, quae uino poterat inputari, nefanda caede ultus"

"Roi, il s'était arrogé les atroces fonctions de bourreau, punissant par un meurtre abominable une intempérance de langage que le vin pouvait excuser" (Curt., VIII, 2, 2)

Ces deux passages finissent de présenter un Alexandre jouissant de sa puissance démesurée et de son pouvoir arbitraire sur les autres. La violence et la dureté des mots (exultans, detestabile, carnificis, nefanda) sont propres à toucher le lecteur et à faire de son affectivité le guide de ses jugements.

Le long récit de Quinte-Curce sur les tortures infligées à Philotas empruntent la même logique (VI, 11, 13-19 et 31-33).

Quinte-Curce est d'ailleurs le seul à donner la parole à Philotas et se met ainsi en porte-à-faux par rapport à ce roi qui ne concède la parole que lorsqu'il l'ordonne: "tum dicere jussus Philotas" (9, 32).

Alexandre ne bénéficie donc d'aucune excuse: même l'évocation de la colère de Bacchus (VIII, 2, 6) ne prend probablement son sens que parce qu'elle rappelle la destruction de Thèbes par Alexandre, blâmée par Cleitos (VIII, 1, 33), et le courroux de son dieu protecteur.

La particularité du jugement romain au sujet d'Alexandre ne tient pas seulement à sa teneur critique: il est aussi et surtout le fruit d'une déformation systématique du fait historique et privilégie le déterminisme psychologique qui a guidé Alexandre dans toutes ses actions. Cet élément ne doit pas être perdu de vue lorsqu'on étudie le portrait romain d'Alexandre.

La confrontation de ces quatre portraits a montré qu'il existait bien une communauté de pensée à l'égard d'Alexandre, héritée en grande partie des écoles de rhétorique mais qui se manifestait surtout dans une logique du texte propre à mettre en avant d'abord cette personnalité tant attendue d'Alexandre.

Les paroles de Hégéloque, rapportées par Philotas mais reprenant encore une fois un thème éculé par les disciples de la diatribe romaine, pourraient illustrer l'image qu'ont voulu communiquer les deux auteurs latins:

"Non homines solum, sed etiam deos despicit, qui postulat deus credi. Amisimus Alexander, amisimus regem"

"Qui exige de passer pour un dieu, méprise, outre les hommes, les dieux mêmes. Nous avons perdu Alexandre, nous avons perdu notre roi" (VI, 11, 24)

Alexandre a oublié d'être un homme, voici peut-être un des principaux griefs des biographes romains à l'égard d'Alexandre.

Pourtant, malgré ce sentiment latent dans les deux ouvrages, jamais Alexandre ne fut plus humain que sous la plume des Romains. Ces derniers ont oublié qu'Alexandre ne devait pas forcément être soumis, de manière systématique, aux critères de la vérité et de la morale, parce qu'il avait aussi quelque chose d'exceptionnel (c'est du moins ce qu'on a transmis de lui) qui ne demandait qu'à exister en soi.

Les auteurs latins après Auguste se sont distingués en faisant Alexandre homme et en montrant que, au-delà de l'univers irrationnel auquel il avait toujours appartenu, le héros pouvait en effet cacher une "humanité" propice aux reproches.
 
 
 

B- ALEXANDRE, IMAGE DE LA DÉMESURE

Après avoir étudié les fondements, grecs et romains, ainsi que l' "esprit" des textes faisant référence à Alexandre, nous allons tâcher d'en dresser le portrait.

Alexandre désormais, c'est avant tout la démesure, celui qui pensait pouvoir échapper au jugement des hommes en se plaçant au-dessus d'eux. La littérature latine au sujet d'Alexandre est aussi née de cette volonté de rétablir l'équilibre, en inversant le raisonnement: ce n'est pas la "surhumanité" qui fait la règle et qui est l'axe par rapport auquel on situe le reste de l'humanité; c'est l'homme qui prend sur soi pour juger son égal.
 

1- La fin du héros: l'homme

L'ère du Conquérant valeureux, adulé par tous les ambitieux qui projetaient à travers Alexandre leur propre avenir, semble bien loin. Les lettres latines ont délaissé le héros et la magie qui l'entourait.

Une volonté de le séparer des Romains

Alors que Rome se plaisait à comparer, et donc à unir, leur fortunes respectives, l'ère post-augustéenne marque sa volonté de désunir les acteurs de l'histoire romaine de toute liaison avec le Macédonien.

En fait, la comparaison avec Alexandre se caractérise surtout par des restrictions. Le Romain est digne d'être mis à égalité avec Alexandre le Grand en termes de valeur militaire, de courage, etc. . L'arétè du héros s'arrête cependant là où la virtus du Romain commence, là où l'humanité du personnage doit l'emporter sur le don des dieux.

Velleius Paterculus présente un César digne d'être comparé avec Alexandre:

"magnitudine cogitationum, celeritate bellandi, patientia periculorum Magno ille Alexandro"

"la grandeur de ses desseins, la rapidité de ses actions militaires, sa fermeté dans les dangers le rendent tout-à-fait semblable à Alexandre le Grand" (II, 41).

La limite de la comparaison suit immédiatement, comme si cette restriction relevait à elle seule le parallèle avec Alexandre et rendait César supérieur à lui:

"sed sobrio neque iracundo simillimus, qui denique semper et cibo et somno in uitam non in uoluptatem uteretur"

"mais à un Alexandre sobre et non enclin à la colère; en toutes circonstances; enfin, il n'usait de la nourriture et du sommeil que pour se maintenir en vie et non pour le plaisir".

Plutarque avait lui aussi mis en valeur la frugalité de César mais, tout en admettant le penchant d'Alexandre pour la boisson, il avait indiqué son goût parallèle pour une vie frugale.

Cette comparaison montre le retournement complet dans la manière même d'envisager les héros romains, qui sont désormais d'autant plus louables qu'ils se sont démarqués du grand conquérant.

Un passage de Tacite est pareillement éloquent. Il s'agit du récit très émouvant de la mort de Germanicus, où Tacite met en valeur, dans un très beau portrait, sa dignité et son courage:

"Et erant qui formam, aetatem, genus mortis ob propinquitatem etiam locorum in quibus interiit, Magni Alexandri fatis adaequarent. Nam utrumque corpore decoro, genere insigni, haud multum triginta annos egressum, suorum insidiis externas inter gentis occidisse"

"Quelques uns mêmes trouvaient dans sa figure, son âge, le genre de sa mort, et aussi le voisinage des lieux où il périt, le sujet d'un parallèle entre sa destinée et celle du grand Alexandre. De fait, tous les deux, doués d'un beau corps et d'une naissance illustre, ayant à peine dépassé trente ans, avaient succombé à des embûches domestiques au milieu des nations étrangères;" (ann., II, 73, 2-3)

La mort héroïque, et presque hagiographique, de Germanicus se prêtait tout-à-fait à une comparaison avec le destin fugace et florissant du héros macédonien.

Il est intéressant de noter que ces lignes montrent que les Romains avaient à l'esprit une représentation physique d'Alexandre, héritée certainement de la présence à Rome de nombreuses oeuvres d'art représentant Alexandre avec des traits idéalisés. Le courroux des Stoïciens en est d'autant plus criant.

La comparaison de Germanicus avec Alexandre ne va cependant pas plus loin:

"sed hunc mitem erga amicos, modicum uoluptatum, uno matrimonio, certis liberis egisse, neque minus proeliatorem, etiam si temeritas afuerit praepeditusque sit perculsas tot uictoriis Germanias seruito premere"

"mais il était, lui, doux envers ses amis, modéré dans les plaisirs; il n'avait connu qu'un seul hymen et des enfants légitimes; et il n'était pas moins guerrier, mais n'a pu soumettre les Germanies en esclavage." (ibid., 3)

La restriction est fortement marquée: à un Alexandre perverti par ses plaisirs, on oppose de nouveau un Romain modéré et discipliné. L'orientalisme d'Alexandre est une fois de plus dénoncé mais prend place aussi ici à l'intérieur de vieux préjugés romains sur le barbare.

Si Germanicus fit preuve de moins d'éclat dans ses actions guerrières, il fut cependant supérieur à Alexandre; telle est la conclusion où Tacite veut véritablement aboutir:

"Quod si solus arbiter rerum, si iure et nomine regio fuisset, tanto promptius adsecuturum gloriam militiae quantum clementia, temperantia, ceteris bonis artibus praestitisset"

"S'il avait été le seul arbitre des affaires, s'il avait eu le pouvoir et le titre de roi, il aurait bien vite égalé la gloire militaire de celui que, par sa clémence, sa modération et ses autres vertus, il avait tellement surpassé." (ibid., 4)

Il n'est plus ici question de savoir si Germanicus l'aurait emporté sur Alexandre dans une joute militaire (ou rhétorique à la manière de Tite-Live); son ambition militaire et politique est au contraire soigneusement passée sous silence. Germanicus l'emporte par ses qualités morales. C'est bien ce qui compte le plus pour Tacite, qui juge les puissants à l'aune non pas seulement de ce qu'ils ont fait mais aussi des manifestations psychologiques qui accompagnent toute action.

La nouvelle relation avec Alexandre qu'Auguste imposa (la "fin" du héros) aura eu pour effet d'élargir le "problème" Alexandre et de le recentrer, chez les historiens et les Stoïciens, dans une perspective en grande partie morale.

A la recherche de l'homme

Quinte-Curce, en ponctuant son ouvrage de sentences morales, défère aux préoccupations de son époque où la philosophie connaissait un très vif succès.

Les jugements moraux sur Alexandre dépassent cependant souvent le cadre de la sentence, pour dresser un des portraits les plus étoffés de l'historiographie d'Alexandre.

Il passe très vite sur la description physique d'Alexandre et se sent surtout touché par la personne morale qu'il représente. Il ne le peint en entier qu'au livre X:

"Et Hercule, iuste aestimantibus regem liquet bona naturae eius fuisse, uitia uel fortunae uel aetatis"

"Et, par Hercule, à juger le roi sans parti-pris, il est évident que ses qualités proviennent de sa nature, et ses vices, ou de sa fortune ou de son âge" (X, 5, 26)

Le thème d'un Alexandre perverti depuis son séjour à Babylone, est central: Quinte-Curce fait un heureux compromis entre les propos vindicatifs des Péripatéticiens et ceux des Stoïciens qui estimaient que l'âme d'Alexandre était corrompue depuis son plus jeune âge. Il décrit un Alexandre dont la cruauté est presque jouissive, comme lors de la capture de Bétis, gouverneur de Gaza (IV, 6, 26-31).

Le plus marquant est certainement cet Alexandre inquiet et indécis que Quinte-Curce tente de nous présenter.

Avant la bataille de Gaugamélès, le roi hésite ("fluctuari animo rex", IV, 12, 21) entre son plan et celui de Parménion; les bruits des préparatifs et l'attente jettent le trouble dans son esprit ("expectatione mentem turbaverant", 13, 2). Il va même jusqu'à le décrire "non alias magis territus", "plus effrayé que jamais" et faisant appel à Aristandre pour des voeux et des prières (13, 15).

Cette image d'Alexandre est tout-à-fait inhabituelle. Elle a certainement le mérite de faire vivre Alexandre, de lui prêter des passions auxquelles même les plus grands sont soumis dans l'adversité.

Ceci ne se vérifie pas dans toute l'oeuvre de Quinte-Curce dont le but est, malgré tout, de présenter Alexandre sous son plus mauvais jour, mais on peut tout de même lui reconnaître quelques velléités éparses d'offrir à ses lecteurs l'image d'un Alexandre revenu parmi les humains.

Face à la tradition apologétique d'Alexandre, les Latins, comme l'indique P. Faure, ont posé des problèmes moraux fondamentaux au sujet d'Alexandre, et notamment ceux de la finalité de l'expédition (était-elle véritablement une action panhellénique?) et de la conduite de son chef.

La recherche de la vérité passait pour eux par l'interrogation de la morale, par l'investigation de l'homme. Ces affirmations contiennent bien sûr une part d'hypothétique car il est parfois difficile de distinguer la part du jugement moral des réminiscences constantes des enseignements des écoles de rhétorique.

Un passage de Sénèque peut cependant éclairer cette position précaire. Dans une lettre (ep., 94, 68), après avoir condamné l'orgueil et l'ambition de conquérants romains, partageant tous les mêmes vices qu'Alexandre (Pompée, César et Marius; ibid. 64-66), il propose de reconsidérer ces personnages, tant auréolés de gloire au cours de l'histoire, sous un oeil différent.

"Omnia ista exempla quae oculis atque auribus nostris ingeruntur, retexenda sunt et plenum malis sermonibus pectus exhauriendum"

"Toutes ces figures types, dont on nous bourre les yeux et les oreilles, défaisons-en la trame; purgeons notre coeur des mauvais propos qui le remplissent"

Il est assez étonnant d'entendre Sénèque se plaindre de ces exempla, alors que l'image d'Alexandre est aussi figée sous sa plume que les louanges échauffées et précipitées des admirateurs de ces imperatores.

On peut cependant noter un souci de la vérité (même si l'on peut ensuite juger de l'adéquation des propos avec ce souci initial), une volonté de détruire le mythe d'Alexandre et tous les mythes impératoriaux, dont l'image s'est créée au mépris d'une analyse sérieuse et éthique.

Cette vérité passe automatiquement par la morale qui, elle seule, peut juger de la valeur d'un homme; ce n'est pas ce qu'on raconte de quelqu'un (muthos) qui peut remplir ce rôle:

"inducenda in occupatum locum uirtus quae mendacia et contra uerum placentia exstirpet"

"Installons la vertu dans la place où gîte l'adversaire, afin qu'elle en extirpe tout mensonge, tout ce que l'esprit agrée au mépris de la vérité" (ep., 94, 68)

On peut ainsi imaginer que c'est ici le philosophe, plus que le rhéteur, qui juge Alexandre et ce qu'il représente pour ceux qui s'interrogent sur la transmission du savoir et son adéquation avec les faits: l'emprise du mythe sur la vérité et la supériorité injustifiée de l'imagination (oculis, auribus, pectus) sur la raison.

On ne peut donc mettre au seul compte de la rhétorique le jugement sévère des auteurs latins sur Alexandre: si les mots et les thèmes employés sont issus directement de la tradition diatribique romaine, la démarche découle d'une volonté de reposer le "problème" Alexandre en d'autres termes.

Si l'on peut partager l'opinion de W. Hoffmann lorsqu'il affirme que les traits favorables à Alexandre chez Quinte-Curce ne sont jamais le fruit de son propre jugement et ne viennent que de la tradition panégyrique, il faut cependant nuancer l'attribution du reste de l'ouvrage à la seule tradition historiographique hostile à Alexandre. Quinte-Curce manifeste à beaucoup d'endroits sa volonté de présenter un homme sous l'emprise des passions, qu'elles soient ordinaires ou excessives.

Même si le jugement sur Alexandre n'est pas "vrai" dans le sens où les sentences haineuses sont souvent disproportionnées, l'historiographie latine d'Alexandre a renoncé définitivement à remplir son rôle, pour dresser de lui un portrait romain qui soit reconnaissable entre tous.

"Les Latins, que le droit et les moeurs intéressaient plus que la métaphysique, ont emboîté le pas aux Cyniques, aux Aristotéliciens, aux Stoïciens, qui pesaient le bien et le mal de toute entreprise. Ils ont tous jugé l'homme, ce que refusaient de faire les historiographes et les admirateurs, fascinés par le brillant et la gloire du Conquérant. Ils l'ont jugé à la valeur de ses actes et aux résultats de son expédition."
 

2- Les griefs des Stoïciens

Pour Tite-Live, Sénèque et Lucain, Alexandre a toutes les caractéristiques du

"ufo" : violence, morgue, irascibilité, ivrognerie.

Les diatribes des philosophes sont celles qui ont le plus longtemps nourri une tradition hostile à la personne d'Alexandre, au moins jusqu'au IIe siècle de notre ère, au coeur de la Pax Romana.

Le jugement de Sénèque et de Lucain sur Alexandre répond non pas à la tradition péripatéticienne, qui affirmait qu'Aristote en avait fait un bon disciple mais que la tuchè l'avait corrompu, jugement qui suit immédiatement la condamnation de Callisthène, mais soutient qu'Alexandre contenait en lui, en puissance, tous les vices dont ils l'accusent.

C'est en cela qu'ils se distinguent de Quinte-Curce, même si le fond est souvent identique. Dans le portrait que nous allons dresser d'Alexandre, et qui résume tout ce que la tradition stoïcienne a accumulé de reproches contre le Macédonien, nous allons retrouver maints thèmes de la diatribe romaine.

Sénèque et les représentants du jugement stoïcien sur Alexandre ont introduit une sorte de législation, dans lequel ce vieux matériau purement stoïcien est déjà mêlé d'écritures historiques qui font appel aux topoi rhétoriques et de raisonnement pseudo-historiques de peu de valeur, à la manière de la Diatribe.

L'image d'Alexandre n'a certainement jamais été aussi assombrie que sous la plume des Stoïciens romains: la conviction de sa perversion, ajoutée à tout cet héritage diatribique, offre un portrait soumis à une violence rare.

La démesure d'Alexandre est cause de tout: son déséquilibre mental le poussa à boire, à vivre contrairement aux usages de sa patrie, à s'aliéner ses compagnons d'armes, à adopter des moeurs barbares et à épouser une barbare.

Loin d'avoir un rôle civilisateur, il est le fléau de l'humanité, un criminel, un tyran, un fou. Ces arguments étaient susceptibles de provoquer l'indignation d'un Romain, conscient de sa mission civilisatrice.

Alexandre cruel et destructeur de nations

Sous la plume de Sénèque et de Lucain, Alexandre n'est pas le bâtisseur, le fondateur (ktisth) qui est à l'origine d'un monde nouveau traversé par des ponts, des canaux, tissé de relations économiques et politiques.

Il n'est pas non plus celui qui, par le banquet de réconciliation d'Opis en septembre 324, réunit à la même table chefs macédoniens et Perses (Arrien, VII, 11, 8-9), et qui, par l'édit de Suse lu aux Jeux Olympiques de 324, enjoignit à tous les Grecs d'abolir les tyrannies et de rappeler tous les bannis dans leur cités respectives (Diodore, XVIII, 8, 2-5).

Alexandre est réduit à un destructeur de nations, mû par la jouissance de la dévastation et de la cruauté:

"Agebat infelicem Alexandrum furor aliena uastandi ... qui a Graeciae primum cladibus, in qua eruditus est, incipit qui quod cuique optimum est, eripit, Lacedaemona seruire iubet, Athenas tacere? ... alias alio locoproicit et tote urbe arma circumfert; nec subsistit usquam lassa crudelitas ... "

"C'est la manie de la dévastation qui talonnait le malheureux Alexandre ... lui qui inflige désastre sur désastre à la Grèce son institutrice, ravit à chaque Etat ce qu'il a de plus précieux, aux Spartiates l'indépendance, aux Athéniens la parole ... s'en va renverser çà et là d'autres villes et promener ses armes par toute la terre, sans que nulle part sa cruauté épuisée s'arrête ... "

(Sén., Ep., 94, 62)

Lucain se montre encore plus haineux et radical:

" Macetum fines latebrasque suorum

deseruit victasque patri despexit Athenas

perque Asiae populos fatis urgentibus actus

humana cum strage ruit gladiumque per omnis

exegit gentes; ignotos miscuit amnes

Persarum Euphratem, Indorum sanguine Gangen:

terrarum fatale malum fumenque, quod omnis

percuteret pariter populos, et sidus iniquum

gentibus "

(X, 28-36)

"Il abandonne le pays des Macédoniens et les retraites de ses aïeux, il méprise Athènes vaincue par son père; poussé à travers les peuples de l'Asie par l'entraînement de ses destins, il se précipite en entassant les cadavres, et lance son épée par toutes les nations; il trouble des fleuves inconnus, l'Euphrate par le sang des Perses, le Gange par le sang des Indiens: fatal fléau de la terre, foudre bonne à frapper également tous les peuples, astre de malheur pour le genre humain!"

Les préfixes expriment déjà à eux seuls toute la négation que ce passage oppose aux portraits du civilisateur Alexandre:

Alexandre n'est pas l'unificateur du monde puisqu'il sépare et détruit ("de-"), puisqu'il ne fait que traverser les lieux où il va et lorsqu'il y passe, les anéantit entièrement ("per-").

Alexandre a bien réalisé la fusion des races, mais ce n'était que pour les rendre égaux devant la mort ("pariter"). Il n'a su apporter à tous ces peuples d'Asie que le sang, comme le montre l'extrême concision du vers 33.

Alexandre n'était pas en effet sans reproches: à Massaga, en 327, il conclut une trêve avec les Assakéniens et, quand les Indiens mercenaires se retirent, il les surprend et les fait tous massacrer, femmes et enfants compris.

La manière dont Alexandre traite ces mercenaires n'est pas isolée dans l'Antiquité; elle est cependant stigmatisée par Sénèque et Lucain pour qui la guerre est le plus grand fléau.

L'image d'Alexandre doit donc être univoque: le mal détruit tout le bien. Dans cette perspective manichéenne, les Stoïciens ont délibérément ignoré les actions positives d'Alexandre, toutes annihilées par ce besoin insatiable de conquérir et, selon eux, d'assouvir les instincts d'une bête féroce.

Chez Sénèque et Lucain, la feritas d'Alexandre en a fait le gentium malum. Ils récusent la renommée d'Alexandre due à ses conquêtes, lorsqu'elles ont tué tant d'innocents. En faisant d'Alexandre le fléau des nations, ils rétablissent un équilibre détruit par l'admiration partiale de quelques ambitieux.

C'est pourquoi Sénèque affirme qu'il est préférable de combattre des maux plutôt que de les transmettre à la postérité par la voie de l'écriture:

"Quanto potius deorum opera celebrare quam Philippi aut Alexandri latrocinia ceterorumque qui exitio gentium clari non minores fuere pestes mortalium quam inundatio qua planum omne perfusum est, quam conflagratio qua magna pars animantium exaruit"

"Combien il vaut mieux célébrer les oeuvres des dieux que les brigandages d'un Philippe, d'un Alexandre et de tous les autres hommes de guerre qui, illustrés par la ruine des nations, n'ont pas été pour les hommes un moindre fléau qu'un déluge submergeant toutes les parties planes de la terre ou qu'un embrasement qui dévore une foule de créatures vivantes!" (Nat. Quaest., III, praef., 5)

Sénèque entend donc redéfinir ce qui fait d'Alexandre un homme célèbre: c'est le malheur déversé sur toute la terre, ces "pestes", qui devrait le faire rentrer dans la mémoire des hommes.

Alexandre n'est donc pas ce héros civilisateur qui emporta le respect de Rome aux premiers temps de la République; il est à la fois brigand et destructeur, "latro gentiumque vastator" (De ben., I, 13, 1-3) et, mené soit par une "furor vastandi" chez Sénèque, soit par un fatum chez Lucain (X, 30 et 45), a avancé sans raison valable, au mépris des humains qui l'entouraient.

Le cosmopolitisme de Zénon n'accrédite donc pas chez les Stoïciens latins la fusion des peuples attribuée à Alexandre. Ils réduisent au contraire Alexandre à l'image de la guerre et de la destruction.

La dépravation

Ce maître de l'univers n'a pas été le maître de ses passions. Ce reproche est constant depuis Cicéron et est présent chez tous ceux qui ont cité son nom: Tite-Live, Tacite, Velleius Paterculus, Plutarque, partiellement chez Arrien, et bien sûr chez Quinte-Curce, Sénèque et Lucain.

Alexandre, à mesure qu'il avance vers le terme de sa vie, plonge dans la plus complète déchéance. Il est vrai que de nombreux historiens mentionnent la fatigue immense qui l'assaille progressivement et la nervosité qui en découle.

Les Stoïciens ont choisi de faire de cette chute vers les plaisirs faciles et l'irascibilité, une composante essentielle de l'image d'Alexandre et partie intégrante de sa personnalité. Sénèque choisit ainsi Alexandre comme exemple pour dénoncer l'ivresse qui ôte le respect humain, puisque Alexandre en est venu à transpercer de sa lance son meilleur ami (Ep., 83, 19).

La dégénérescence d'Alexandre est un thème majeur de la littérature latine et Sénèque en fait usage pour prouver les maux de la colère:

"haec barbaris regibus in ira fuit, quos nulla eruditio, nullus litterarum cultus inbuerat: dabo tibi ex Aristotelis sinu regem Alexandrum, qui Clitum carissimum sibi et una educatum inter epulas transfodit manum quidem sua, parum adulantem et pigre ex Macedone ac libero in Persicam servitutem transeuntem."

"C'était la férocité de rois barbares en colère, qu'aucune instruction, qu'aucune culture n'avaient imprégnées; je te donnerai un élève d'Aristote, Alexandre, qui perça dans un festin et de sa propre main, Clitus, son meilleur ami et son compagnon d'enfance, parce qu'il ne le flattait pas assez et qu'il mettait de la mauvaise volonté à passer de libre Macédonien à la servitude persique" (De ira, III, 17, 1)

Dans la même phrase, Sénèque dénonce les emportements injustifiés d'Alexandre, qu'il attribue à la fois à son naturel vicieux (il était l'élève d'un des plus grands philosophes) et à ses moeurs barbares. Il ressort donc une certaine contradiction puisque le thème de la corruption orientale ne fait pas partie des postulats de départ sur la mauvaise nature d'Alexandre. On peut l'attribuer au fait que cette dégénérescence ne vient que comme surenchère aux reproches déjà adressés à Alexandre.

De plus, cette phrase est l'exact pendant du récit du meurtre de Cleitos par Quinte-Curce:

- le festin (epulas) fait écho à la conviction de l'état d'ébriété avancé d'Alexandre chez Quinte-Curce.

- "carissimum" rappelle pareillement les liens qui unissaient les deux amis, propres à émouvoir le lecteur.

- l'évocation de l'enfance du roi reprend la scène succédant au meurtre, où Alexandre repense, le coeur plein de remords, à la soeur de son ami qui l'a élevé.

Sénèque n'échappe donc pas au thème de la dégénérescence pour justifier la dépravation d'Alexandre et ses crises soudaines de colère.

Les Stoïciens préféreront cependant justifier la démesure d'Alexandre par la folie qui l'habite et qui le rend ainsi, lui qui se croyait dieu, inférieur au commun des mortels.

Les méfaits de l'orgueil

Alexandre n'est pas seulement le fléau des nations, ni le dépravé livré aux plaisirs les plus décadents: c'est enfin l'orgueilleux qui osa traîner sa morgue jusqu'aux confins du monde.

Ce jugement n'est pas nouveau: il apparaît déjà chez Cicéron. J. Stroux a même vu une altération du texte dans le passage du De officiis (I, 26, 90) où Cicéron compare Alexandre à son père Philippe et l'invective d'un sanglant "turpissimus".

J. Stroux y verrait plutôt "tumidissimus", qui rappelleraient ainsi l'interjection de Sénèque, "tumidissimum animal" et accréditerait ainsi le jugement pré-stoïcien de l'orateur.

Cette hypothèse, non vérifiable, fait cependant fi du contexte dans lequel fut écrite cette phrase et méprise le jugement personnel et politique qui sous-tend ces mots.

Quoi qu'il en soit, la dénonciation de l'orgueil démesuré d'Alexandre, bien que faisant partie des registres des écoles de rhétorique, est très prisée par les Stoïciens qui condamnent cette ultime conviction du roi macédonien de surpasser et les hommes et les dieux.

Sénèque fait ainsi le récit d'Alexandre voulant donner à quelqu'un une ville et qui s'entend refuser ce présent sous prétexte qu'il est trop important pour lui (De ben., II, 16, 1-2). Alexandre lui répond:

"Non quaero, inquit, quid te accipere deceat, sed quid me dare"

"Je ne veux pas savoir ce qu'il te sied à toi d'accepter, mais ce qu'il me sied à moi de te donner"

L'indignation de Sénèque ne tarde pas à s'exprimer:

"Tumissidum animal!"

"Animal gonflé d'orgueil!"

Encore une fois, la valeur des actes doit aussi être appréciée à l'aune de la personnalité des agents. Alexandre n'avait pas à disposer de villes, et donc des hommes, comme bon lui semblait; il aurait été plus noble de les épargner ("urbes quas quanto maiores animi fuit non capere quam spargere!).

Sénèque reprend donc, dans des termes latins ("tumidissimus"), la dénonciation cynique du tufo d'Alexandre, et qui exprime ainsi pleinement la vanité (uanitas) du Conquérant.

Son orgueil l'a également conduit à se comparer à Hercule et Liber Pater: Sénèque fustige cette assimilation qui représente une atteinte à la nature même.

"homo gloriae deditus ... Herculis Liberisque uestigia sequens ac ne ibi quidem resistens ... "

"et cet homme passionné pour la gloire ... marchant sur les traces d'Hercule et de Liber, et ne sachant même pas faire halte là où elles s'arrêtaient ..." (De ben., I, 13, 2)

Chez Sénèque, on a toujours l'impression d'une force maléfique qui fait avancer Alexandre et qui viendrait à la fois de la mauvaise nature d'Alexandre, mais aurait aussi des origines irrationnelles. Tantôt sa cruauté, tantôt sa déchéance, c'est ici la passion de la gloire, fruit de son orgueil démesuré, qui lui donna l'illusion qu'il pouvait se comparer à deux héros mythiques.

La comparaison n'est pourtant pas valable car si Alexandre est le uastator par excellence, Hercule est, lui, "malorum hostis, bonorum uindex", " l'ennemi des méchants, le vengeur des bons", "terrarum marisque pacator", "le pacificateur de toute le terre et de la mer" (ibid., 3).

L'orgueil d'Alexandre est ainsi une donnée constante dans l'image que les Stoïciens tentent de donner du héros. Les convictions égalitaires de ces derniers ne pouvaient que les offusquer devant le désir du roi d'être compté parmi les dieux, devant cette étape finale de sa vie que fut l'apothéose.

Le portrait d'Alexandre peut donc se résumer en trois grands vices: cruauté, dépravation, orgueil, qui peuvent être chacun considérés comme des impulsions et les principes mêmes de ses actions. A des explications psychologiques se mêlent donc des a priori hérités de la philosophie stoïcienne, qui voit en Alexandre le prototype même de l'homme aux passions démesurées, et donc nocives.
 

3- Le retournement de l'image

Pourtant, leur travail ne se limite pas à la construction d'une nouvelle image qui contrebalancerait toute l'historiographie favorable à Alexandre. Il vise bien plus à une entreprise de destruction de cette image.

Des exploits réduits à néant

Sénèque se livre à une annihilation systématique des exploits d'Alexandre en l'opposant à la richesse que renferme le monde de la pensée.

Le philosophe tient Alexandre à l'opposé du sage: il lui est donc facile de le confronter à Diogène et à Socrate, dont les qualités ressortiront aisément face à l'incarnation du mal humain.

La supériorité de Diogène sur Alexandre est une affaire de logique et de bon sens:

"plus enim erat, quod hic nollet accipere, quam quod ille posset dare"

"car il dépassait en capacité de refus la mesure des dons où l'autre pouvait atteindre" (De ben., V, 4, 4)

Diogène, idéal de la philosophie cynico-stoïcienne, est plus fort qu'Alexandre par sa capacité à refuser (c'est-à-dire à ne pas être guidé par son insatiabilité), tout ce qu'Alexandre peut offrir si facilement, sans avoir à faire preuve d'une quelconque volonté. Diogène aussi est allé jusqu'aux confins du monde et a débarrassé l'humanité de tous les maux, alors qu'Alexandre lui en a apporté de bien plus grands.

Tout ce qu'a fait Alexandre ne compte pas puisque la simplicité de Diogène l'a emporté sur sa grandeur. Alexandre aimait à se vanter de ce que nul ne l'eût vaincu en bienfaits, mais:

"eadem re gloriari Socrates potuit, eadem Diogenes, a quo utique uictus est. Quidni uictus sit illo die, quo homo super mensuram jam humanae superbiae tumens uidit aliquem, cui nec dare quicquam posset nec eripere?"

"Le même titre de gloire aurait pu être mis en avant par Socrate, comme par Diogène, en qui sans aucun doute il trouva son maître. Oui, son maître (et pourquoi pas?), le jour où, créature humaine déjà enflée par les proportions de l'humaine superbe, il vit quelqu'un à qui il était incapable de rien donner comme de rien ôter." (ibid., V, 6, 1)

Diogène est le vainqueur d'Alexandre, celui qu'on avait surnommé "Théos anikètos". Que valent alors les exploits du plus grand conquérant et la renommée qu'il en acquit, lorsqu'il est vaincu par un simple mortel qui se bat avec sa pensée? C'est toute une partie de l'image d'Alexandre qui s'écroule ici.

De fait, l'épithète qu'il porte, et considéré par tous comme son attribut, n'a aucune raison d'être. Alexandre est tout sauf grand; il est au contraire, face à Diogène et à Socrate notamment, la petitesse même.

"quis enim esse magnus in pusillo potest?"

"Qui peut donc être grand, quand le champ d'action est si petit?" (Ep., 91, 17, 1)

Le roi évolue dans un domaine qui est celui de la perversion du pouvoir, où l'on croit avoir beaucoup lorsqu'on n'a rien.

A propos des titres accumulés par les souverains, Sénèque indique dans un autre ouvrage que le titre de Magnus ne fait partie que des titres accumulés sur une "majesté avide d'honneur" ("ambitiosae maiestati"; De clem., I, 14, 2).

La maiestas, à laquelle on ajoute ambitiosa, est donc annihilée et Alexandre fut affublé d'un surnom usurpé.

Par ailleurs, le meurtre de Callisthène, parent d'Aristote et représenté dans les historiographies d'Alexandre comme le principal opposant à la coutume de la proskynèse et comme l' "intellectuel" de l'entourage du roi, a définitivement effacé tout ce qu'il y avait de positif , ou de reconnu comme tel, chez Alexandre.

"Hic est Alexandri crimen aeternum, quod nulla uirtus, nulla bellorum felicitas redimet. ... Omnia licet antiqua ducum regumque exempla trasierit, ex his quae fecit nihil tam magnum erit quam scelus."

"Il est pour Alexandre un reproche éternel que ne rachèteront jamais aucune vaillance, aucun bonheur à la guerre.... Il se peut qu'il ait dépassé tout ce que les rois et les capitaines avaient fait autrefois, rien de ce qu'il a accompli ne paraîtra jamais aussi grand que son crime." (Nat. Quaest., VI, 23, 2-3)

Le terme "magnus" est ainsi détourné systématiquement: Alexandre n'est pas grand puisqu'il peut être vaincu par la pensée et les mots de Diogène; ce qu'il y a de grand chez lui, non pas par leur qualité mais par leur ampleur, sont ses crimes.

Sénèque a donc détruit tout ce que le commun des mortels reconnaissait à Alexandre: la victoire, qui est à la source même du pouvoir du roi macédonien. L'image d'Alexandre, brillant conquérant et souverain téméraire, est donc corrompue par cette béante faille.

Quand "tout" ne vaut "rien"

Les valeurs sont donc renversées lorsqu'il s'agit d'Alexandre, et de la même manière, tout est égal à rien.

"n'était-il pas bien évident qu'il était pauvre celui qui sortait des limites de la nature pour porter ses armes plus loin" (De Ben., VII, 2, 5)

"tantum illi deest, quantum cupit"

"il lui manque tout ce qu'il convoite" (ibid., 6)

Le tout peut être parcouru par la pensée, contrairement à l'univers terrestre: Alexandre ne possède donc rien car "nihil est extra omnia", "en dehors de tout, il n'y a rien" (ibid., 3, 2).

Ainsi, tout s'enchaîne pour prouver que celui qu'on croyait riche souffre d'une grande indigence, et que donc, sans cette richesse qui a contribué pleinement à sa renommée et la formation de sa légende, Alexandre n'existe plus.

Pour démontrer cela, Sénèque utilise beaucoup de termes quantitatifs qui oscillent d'un extrême à l'autre, comme s'il fallait toujours choisir entre la grandeur et la petitesse.

Alexandre est celui qui:

"nihil animo nisi grande conciperet"

"était incapable d'avoir une idée qui ne fût colossale" (ibid., II, 16, 1)

Entre "rien" et "grand", s'étale toute l'ignorance et l'absence de demi-mesure d'Alexandre. C'est lui qui est responsable de cet amalgame, cet inculte qui ne savait distinguer les proportions du monde qui l'entourait.

"infelix, sciturus quam pusilla terra esset ex qua minima occupauerat"

"Malheureux! il allait savoir combien petit est ce globe dont il n'avait conquis qu'une portion minime" (Ep., 91, 17, 1)

L'énorme empire d'Alexandre, que seule Rome, au sommet de sa puissance, parviendra à égaler, est réduit à presque rien.

L'image d'Alexandre, sous la plume de Sénèque, est donc totalement renversée. Comme son idéal Diogène, le philosophe tenta de vaincre par la pensée le conquérant arrogant qui avait été pour tous un modèle.

Celui à qui on avait attribué l'ouverture d'une ère nouvelle et le prestige de tant d'exploits surhumains, le voilà décrit dans un monde où tout est rien et vice-versa.

Le prochain outil des Stoïciens se révèle encore plus offensif.

Le thème de la "felix temeritas"

Le thème de la fortune est une constante chez tous les auteurs latins qui ont parlé d'Alexandre, surtout lorsqu'elle est utilisée au désavantage du Macédonien. Tite-Live en a fait un usage abondant pour justifier les succès répétés du conquérant et Quinte-Curce en a fait la trame conductrice de son ouvrage.

L'influence d'une fortune constante dans toute l'histoire d'Alexandre avait quelque chose de plein d'attrait car elle pouvait rendre crédible la dégénérescence progressive du roi.

Chez Quinte-Curce, par la fortuna, la gloria est rabaissée et, de ce fait, la temeritas remplace l'audacia:

"Audaciae quoque, qua maxime uiguit, ratio minui potest, quia nunquam in discriminem uenit an temere fecisset."

"L'audace aussi, qui fut chez lui le trait dominant, on peut en diminuer le rôle: car jamais on eut l'occasion décisive de juger s'il avait agi témérairement." (IV, 9, 23)

La pensée haineuse de la tuchè acquiert cependant son expression la plus prégnante dans la felix temeritas de Sénèque.

Il faut avant tout remarquer que Lucain, même s'il fait d'Alexandre une "felix praedo" (Phars., X, 21), reconnaît, au contraire, les mérites guerriers du Macédonien:

"Pro pudor! Eoi propius timuere sarisas,

quam nunc pila timent, populi; licet usque sub arcto

regnemus zephyrique domos terrasque premamus

flagrantis post terga noti cedemus in ortus

Arsacidum domino"

"O honte! Les peuples de l'Orient ont craint de plus près les sarisses, qu'ils ne craignent aujourd'hui le pilum; il se peut que notre puissance s'étende jusque sous l'arctos et sur les terres situées au-delà du notus brûlant: nous cèderons, du côté de l'Orient, au maître des Arsacides."

(X, 47-51)

Lucain ne peut donc s'empêcher de rester malgré tout sceptique devant cet homme qui alliait si étrangement la grandeur et la petitesse.

Mais pour Sénèque, Alexandre est tout d'abord celui qui ne sait rien par excellence et que ses pas guident toujours vers l'inconnu.

Il se dirige

"in profundum inexplorantum et inmensum auiditate caeca"

"vers un abîme inexploré et sans bornes, mu par une aveugle convoitise" (De ben., VII, 2, 5)

Le conquérant ne s'avance que vers quelque chose de négatif ("in-") et donc sans aucune réalité viable, sans aucune consistance.

Il ne juge aucunement louable qu'Alexandre soit allé au-delà du monde connu mais au contraire, de façon récurrente, lui en fait le reproche.

La notion contenue dans tous ces "extra", "usque", "trans" qu'utilise Sénèque à profusion, est plutôt celle de la témérité d'Alexandre qui est celui qui ne sait rien par excellence (lui qui pensait tout connaître) et qui ne doit ses succès qu'à une fortune constante.

La convoitise d'Alexandre ne pouvait ainsi jamais être rassasiée car sa felix temeritas le poussait toujours plus en avant, épargné par les succès (De Ben., VII, 3, 1).

L'aveuglement d'Alexandre vient donc en partie de cette heureuse témérité qui lui fit croire qu'il était l'élu des dieux. Mais cette bonne fortune lui a enlevé le bien le plus cher: la vertu.

"Quid enim illi simile habebat uesanus adulescens, cui pro uirtute erat felix temeritas?"

"Quel rapport y avait-il en effet entre ce héros et un jeune insensé, qui n'avait au lieu de bravoure qu'une heureuse témérité?" (De Ben., I, 13, 3)

On peut aller jusqu'à traduire "uirtute" par "vertu" car la felix temeritas d'Alexandre est véritablement le principe correcteur de toutes ses potentialités de vertu.

La fin de sa fortune aurait été de comprendre qu'il n'était rien, et c'est pour cette raison que Sénèque emploie le terme d' "infelix" lorsqu'il imagine Alexandre se rendant compte de sa petitesse (ep., 91, 17, 1). La haine du philosophe est certainement ici la plus sarcastique.

Thème largement éculé lui aussi par les exposés diatribiques au sujet d'Alexandre, la felix temeritas, employée par Sénèque, ne manque pas de relents haineux sur celui qu'elle poussa jusqu'aux limites extrêmes du monde connu, et donc à l'abandon de sa vertu. Tout est savamment mis en ordre pour réduire à néant les plus infimes qualités d'Alexandre.

Alexandre réduit à un "vesanus adulescens"

L'image d'Alexandre chez les Stoïciens se veut le contre-pied de tout ce qui a pu être reconnu positivement chez le Conquérant.

Alexandre n'est même plus un homme. Alexandre ne peut être élevé au rang des humains car lorsqu'il n'est pas un "uesanus adulescens" (De ben., I, 13, 3) --Sénèque dissimule ainsi sa virilité et occulte la "sagesse" de l'homme adulte--, Alexandre est rabaissé au rang de la bête sauvage.

Lucain nomme également Alexandre "proles uesana" (X, 20), mais il ne semble pas en faire le principe moteur de ses actions.

Alexandre semble habité par la rage: en le traitant de "vesanus" ("An tu putas sanum...; ep., 94, 62), Sénèque enlève tout bon sens au roi macédonien et le montre habité par le délire.

Bien plus, il agit conformément aux instincts de la bête féroce:

"Quid enim interest, oro te, Alexander, leoni Lysimachum obicias an ipse laceres dentibus tuis? tuum illud os est, tua illa feritas. O quam cuperes tibi potius ungues esse, tibi rictum illud edendorum hominum capacem!"

"En fait, quelle différence y a-t-il, je te prie, Alexandre, entre exposer Lysippe à un lion et le déchirer de tes propres dents? Cette gueule ouverte c'est la tienne, cette férocité, c'est la tienne! Oh! comme tu voudrais que ces griffes, ces mâchoires assez larges pour dévorer des hommes soient plutôt à toi!"

(De clem., III, 1, 25)

La véhémence de ces propos n'a pas besoin d'être soulignée. Sa disproportion est tout-à-fait étonnante et extrême. Sénèque affirme ici toute l'indignation qu'il a accumulée à l'égard Alexandre, ou plutôt le modèle qu'on a voulu en faire.

Fallait-il pour autant le reléguer au rang de bête féroce? Fallait-il refuser à Alexandre la dignité d'un être humain:

"Crudelitas minime humanum malum est indignumque tam miti animo; ferina ista rabies est sanguine gaudere ac uolneribus et abiecto homine in siluestre animal transire"

"La cruauté est un vice absolument contraire à la nature de l'homme, indigne d'un coeur de l'homme. C'est montrer une rage de bête féroce que d'aimer le sang et les blessures; c'est répudier toute l'humanité pour devenir un monstre des bois."

(De clem., III, 1, 25)

Cette sentence ouvre les lignes citées auparavant. On ne peut que regretter que Sénèque fût allé si loin et dépassé le cadre même des sources rhétoriques pour ne jamais reconnaître les qualités d'Alexandre et le mettre si bas.

Il y a bien sûr dans ce passage un certain goût pour l'écriture "spectaculaire" mais l'image d'Alexandre est ici renversée totalement et définitivement. Il faudra attendre encore quelque temps avant que l'image d'Alexandre soit réhabilitée dans la littérature.

Bien sûr, il est heureux, comme le précise P. Faure, qu'il se soit rencontré des historiens et des philosophes pour rappeler à Alexandre, et pour nous rappeler, que, "tout roi des Rois qu'il était devenu, il s'était montré le contraire d'Héraklès, son ancêtre, ou simplement de Philippe, son père.". Les Stoïciens, à l'image de "leur" Alexandre, ont cependant franchi un pas dans la démesure. Rien n'est pardonné à celui qui était à peine un homme tant son insanité l'avait corrompu et son animalité écarté du domaine des humains.

Cette condamnation a posteriori fait fi d'une certaine magie qui entourait le nom d'Alexandre. Guidés par les impératifs de la morale ou de la vérité, les auteurs latins du Ier siècle ont cherché à détruire cette image héritée des premiers élans enthousiastes de la conquête où ceux qui l'impulsaient, agissaient aussi bien en hommes politiques qu'en acteurs de théâtre.

Le contraste avec l'admiration des empereurs marginalise encore plus les diatribes de ces Romains et l'image négative qu'ils ont forgée. Pourtant, il ne s'agit peut-être pas véritablement là de deux mondes différents mais de deux visions qui se répondent à travers l'image controversée d'une grande figure de l'histoire.
 
 

C- QUI EST ALEXANDRE?

Y a-t-il une unité dans cette image d'Alexandre, à la fois adulée et abhorrée par des groupes si distincts et vivant pourtant à la même époque? Alexandre a bien sûr de multiples traits, mais il a toujours été ressenti de manière juste et avec une sensibilité commune par les Romains.

Lorsque Cicéron le présentait comme un roi démesuré et cruel, il ne s'adressait pas véritablement à Alexandre mais à César en qui il suspectait des visées monarchiques, qui reposaient en partie sur le modèle d'Alexandre. Ainsi, même si l'image que ces deux hommes donnaient d'Alexandre était différente, ils le voyaient de la même façon, c'est-à-dire comme un roi.

Ce phénomène se répète au premier siècle: n'est-ce pas aussi la peur et la méfiance qui a façonné cette image démesurément haineuse d'Alexandre, mais qui ne pouvaient, malgré tout, annihiler l'image des empereurs qui lui faisait écho?

Si l'on veut savoir quel est cet Alexandre qui traversa l'histoire de Rome sans jamais lui faire défaut, on pourra trouver une réponse collective dans la façon dont a été appréhendé ce curieux reflet de l'histoire de Rome.
 

1- Alexandre: l'ennemi de la "libertas"

Une circonstance décisive pour le règne du tyran Alexandre dans la littérature romaine fut que la rhétorique était déterminée à sortir de sa neutralité. Elle se fit l'adversaire d'Alexandre et devint, dans la nouvelle monarchie, le chantre du républicanisme.

Alexandre ne représenta le tyran sanguinaire que pour servir d'antithèse à la bonification du monarque entamée sous Auguste. L'explication d'ordre uniquement moral ne suffit donc pas pour expliquer l'acharnement de Sénèque et Lucain.

Trois traditions se sont donc greffées sur leur image d'Alexandre: rhétorique, stoïcienne et enfin antimonarchiste. C'est cette dernière qui fait véritablement le lien avec l'image impériale d'Alexandre, alors que c'était à son image impératoriale que les deux autres faisaient écho.

Alexandre, symbole du tyran

Après avoir représenté le symbole emblématique du roi, Alexandre est désormais le tyran et incarne une fois de plus les syndromes de l'histoire de Rome.

Il est souvent difficile de dire quelle origine s'applique à telle image, mais lorsqu'Alexandre est le représentant de la royauté, c'est alors le Stoïcien et l'antimonarchiste qui parlent. Sénèque s'était fait à l'idée de monarchie mais sa haine pour le tyran reste intacte.

Le jugement de Lucain sur Alexandre a pour origine son animosité contre César qui, contrairement à Pompée en qui il reconnaît son attachement désintéressé pour la République, a tous les traits du tyran.

Il présente César comme un homme dominé par ses passions, ce qui est la caractéristique même du tyran, souverain illégitime. Il l'accuse d'avoir aspiré à la royauté, ce qui vérifie encore la confusion pleine de réprobation du rex et du tyrannus, qui désignaient quiconque aspirait à un pouvoir incompatible avec les institutions républicaines.

La condamnation d'Alexandre par Lucain vient donc du rapprochement qu'il opère entre César et Alexandre: la scène de César à Alexandrie (Phars., X, 1-52), impatient de visiter le tombeau du roi macédonien, est l'occasion pour condamner de façon formelle le régime politique institué par Alexandre et d'exprimer son aversion pour la forme hellénistique de la monarchie.

Cette violente oraison funèbre fait figure d'avertissement. Le parallèle avec César apparaît au vers 40: "Nilumque a fonte bibisset": il rappelle l'entretien ultérieur de César avec le sage Acorée (Phars., X, 171 sq) sur les sources du Nil.

L'image des sources du Nil pourraient très bien illustrer la source d'un pouvoir universel dont personne n'a le secret et que tous s'épuisent à trouver, César comme tous les successeurs d'Alexandre.

De même, dans l'une des plus virulentes attaques de Sénèque contre Alexandre, il l'associe explicitement à Pompée ("insanus amor magnitudinis falsae"; ep., 94, 64) et à César, poussé lui aussi par la gloire et l'ambition (ibid., 65). Tous deux étaient guidés par la recherche constante d'un pouvoir plus grand, et tous deux, César plus que Pompée, ont dérogé aux lois de la République.

Alexandre n'est pas un personnage historique: il est au contraire le symbole du césarisme, de cette imparable ambitio qui a conduit à la destruction de la République par Pompée et César, qui ont eux-mêmes cherché à se comparer au Macédonien.

L'image d'Alexandre observée auparavant chez Sénèque et Lucain et qui montrait un Alexandre sanguinaire, excessif et supporté par sa bonne fortune, n'est donc, aussi, que l'expression radicale de l'antimonarchisme de Lucain et de l'aversion pour la tyrannie de Sénèque.

Les différentes "strates" qui régissent l'image d'Alexandre semblent en nombre infini.

C'est surtout à Néron que s'adresse l'avertissement de Lucain: personne n'est plus fort que la nature car elle reprend toujours ses droits:

"occurrit suprema dies, naturaque solum

hunc potuit finem uesano ponera regi;

qui secum inuidia qua totum ceperat orbem

abstulit imperium"

"survient le jour suprême, seul terme que la nature puisse imposer au prince insensé; la passion jalouse qui a fait de lui le conquérant de tout l'univers lui fait emporter avec lui son empire" (X, 41-44)

Néron n'atteindra jamais la gloire d'Alexandre (47-51). Ceux qui s'y sont essayés, les César et les Crassus, l'ont payé de leur vie.

L'opposition politique de Lucain est certainement plus radicale que celle de Sénèque. C'est à cause de cette opposition qu'il a écrit l'excursus sur Alexandre qui est, pour lui, le plus grand représentant des Monarques: Lucain laisse aller sa colère.

Lucain a compris qu'Alexandre était mort sans héritier (44-45) mais que l'idée de royauté née autour de lui, pendant la période de sa succession, mais surtout sous la République romaine, avait continué à vivre.

C'est contre cette image si vivante que Lucain s'insurge, image qu'il croit voir renaître dans la personne de Néron dont nous avons observé l'admiration pour le célèbre Macédonien.

De même, lorsque Sénèque fustige Alexandre, c'est pour mieux affirmer le travail qu'il opère sur son élève Néron. Il l'exorte à la clémence et fait ainsi d'Alexandre l'exemple à ne pas suivre. S'il avait admis qu'Aristote l'avait parfaitement éduqué, il aurait du même coup dû reconnaître son propre échec et la nature inéluctablement avide et orgueilleuse de l'être humain.

Or, ses positions sur Néron ne sont pas univoques. Dans le De clementia, dédié à Néron, les discussions de Sénèque sur la cruauté d'Alexandre font partie de sa distinction générale entre le roi et le tyran. Alexandre sert comme exemple du tyran mais Alexandre n'est pas Néron, il est un anti-Néron.

  1. Eicke met ainsi en avant la grande différence qui réside entre les écrits antérieurs à 62 et ceux qui suivent son exil et son départ de la maison de Néron. Sénèque se retire alors de la vie politique et se consacre à la philosophie. C'est pourquoi il date la composition du De beneficiis après le départ de Sénèque, ce qui augmente leur force. Cet ouvrage et ceux qui lui succèdent déploient une haine envers Alexandre que seule la désillusion et la rancune à l'égard de l'empereur Néron a pu réveiller.
C'est après 62 que la cupidité et la cruauté d'Alexandre sont comparées à celle de la bête féroce et qu'il fustige son assimilation à Hercule et Liber. Alexandre est devenu Néron et Néron est devenu tyran.

Néron avait pu considérer Alexandre comme un modèle à ses visées révolutionnaires. Son ambition fondamentale aurait été de renouveler toutes les normes et toutes les valeurs par l'établissement d'un ordre nouveau d'inspiration esthétique, qui devait façonner un monde à la mesure de ses rêves.

Néron pouvait ainsi considérer Hercule comme le symbole de sa volonté d'abattre tous les obstacles se dressant devant lui. Quand Sénèque dénonce l'illusion d'Alexandre dans sa comparaison avec Hercule (De Ben. I, 13, 2; VII, 3, 1; Ep.94, 63), il exprime son refus du projet néronien.

Les Romains avaient une vision très particulière de la tyrannie d'Alexandre: le thème de la conversion du Macédonien aux usages barbares occupe de nouveau une place centrale et constitue un cliché largement appliqué: Sénèque en fait usage pour prouver les maux de la colère (De ira, III, 17, 1) et Lucain accuse Alexandre d'avoir quitté à jamais sa patrie (X, 28-29).

De même, l'incrimination de l'attitude cruelle qu'Alexandre adopta envers ses propres amis est issue de l'image romaine du bon prince: la présence des amis autour de l'empereur fut élevée au rang de dogme par l'idéologie sénatoriale.

Le "dominus" Alexandre

Cependant, à cette vision très romaine de la tyrannie, s'ajoute une hantise et des critères de jugement dont la romanité est essentielle.

Le tyran est par essence celui qui brise la liberté. A Rome, libertas s'oppose à la fois à dominatio, à servitus et à regnum. La tyrannie représente à Rome la domination d'un seul et donc, le mépris du droit de régner des autres.

"La libertas contient explicitement le refus de laisser un homme s'élever, non pas au-dessus des autres ..., mais au-dessus de la loi .... Par opposition à la res publica, où s'exprime théoriquement la volonté du peuple, le regnum apparaît d'abord comme la volonté d'un seul qui s'exprime et s'exerce sans contrôle et sans frein."

Le thème de la libertas appartient à l'opposition sénatoriale contre le principat lorsqu'il se défigure en tyrannie. Thraesus, consul en 56 ap. JC et poussé au suicide par Néron, devint l'exemple de l'homme mort pour la libertas.

De fait, les soldats d'Alexandre refusant de se rallier à la politique d'orientalisation de leur chef font figure d'hommes libres se rebellant contre leur état de servitude.

Quinte-Curce attribue à Callisthène le titre de "uindex publicae libertatis" (VIII, 5, 20) et, en tant qu'opposant à Alexandre, il faut donc déduire que le roi macédonien est celui qui réprime la libertas. Il vérifie donc toutes les caractéristiques du dominus, terme antinomique de libertas.

P. Ceaucescu cite à titre d'illustration le discours de Hermolaüs, compagnon membre d'un complot contre Alexandre:

"Nos uero, inquit, quoniam, quasi nescias, quaeris, occidendi te consilium iniimus, quia non ut ingenuis imperare coepisiti, sed quasi in mancipia dominaris."

"Oui, puisque tu le demandes, comme si tu ne le savais pas, nous avons formé le projet de te tuer parce que tu as substitué, à une royauté sur des hommes libres, un despotisme sur des esclaves." (Curt., VIII, 7, 1)

Sénèque exprime la même idée lorsqu'il met en avant la condition d'homme libre de Cleitos, se rebellant pour ne pas devenir esclave (De ira, III, 17, 1).

La divinisation d'Alexandre est elle-même ressentie comme une grave atteinte à la liberté.

Alexandre est donc aussi pour les Romains l'ennemi de la libertas, concept que le principat avait élevé au rang de principe, dans une longue tradition de conception romaine du pouvoir.

Lucain fait violemment allusion à l'hypocrisie et au despotisme de Néron lorsqu'il parle de la liberté que recouvrera un jour l'univers:

"Nam sibi libertas umquam si redderet orbem,

ludibrio seruatus erat, non utile mundo

editus exemplum, terras posse sub uno

esse uiro."

"Car si jamais la liberté se restituait à elle-même l'univers, c'est comme un jouet qu'il eût été conservé, celui dont l'exemple funeste apprit au monde que tant de nations pouvaient être sous un seul homme" (X, 25-28)

C'est le despote qui impose son joug qui est ici directement visé à travers Alexandre. Son pouvoir est fragile et méprisable et bafoue honteusement la liberté.

C'est cette indignation, plus que toute autre, qui a inspiré les propos haineux de Lucain. Encore une fois, Alexandre n'est pas tout-à-fait lui-même et sert de couverture à un opposant radical au régime néronien.

Rome a perdu son âme dans ce mépris de la liberté et dans l' inspiration qu'elle trouva dans la "dominatio" d'Alexandre.

Les empereurs que fustigent Sénèque et Lucain ont gravement porté atteinte à ce principe et c'est eux qu'ils visent à travers Alexandre. Ils regrettent peut-être qu'ils aient perdu leur vocation première de citoyen, de princeps.

A travers ces nouveaux traits que dissimulaient l'image d'Alexandre, on voit combien ses attributs d'origine ont permis une utilisation morale, rhétorique et politique sous l'Empire, dont la dernière est certainement la plus riche.

Elle montre en effet, une fois de plus, ce réflexe défensif qui anime Rome dés qu'elle sent son passé lui échapper, et montre l'attachement à la République, ou tout au moins à une monarchie "modérée, de quelques Romains en quête du régime idéal et qui ont exprimé leur combat à travers une image stigmatisée, dés que l'occasion se présentait..

Alexandre était-il véritablement celui qu'ils ont bien voulu soumettre et imposer au public romain? Rien n'est moins sûr, mais il est intéressant de voir que dans une réflexion politique, l'imagination se soit tant forcée à créer un type, à partir d'une image qui était au départ plutôt positive et dont la réalité échappait à beaucoup.

Alexandre, sous les plumes de Sénèque et Lucain, devient, plus que l'image de la démesure, l'image de la haine, et de la passion pour Rome.
 

2- Alexandre le Romain

Alexandre, en moins de quatre siècles, a fini par perdre tout ce qui faisait de lui le roi macédonien, le conquérant de l'Orient et l'unificateur du monde. Il a même perdu son épithète, que les Romains lui avaient pourtant attribué en exclusivité.

Deux phénomènes sont à observer à propos du jugement porté sur Alexandre.

Un jugement fondé sur des critères "romano"-centriques

Tout d'abord, Alexandre fut justement jugé par les Romains, et selon des critères bien définis. Alexandre fut essentiellement la cible du traditionnalisme romain et tous les griefs portés contre son orientalisme le prouvent.

P. Ceaucescu affirme que c'était au roi perse plus qu'à quiconque que les Romains étaient hostiles et que les récits de la mort d'Alexandre chez Justin et Quinte-Curce sont à cet effet éclairantes.

Même si Justin, selon Trogue-Pompée, oppose à la tristesse des barbares la joie des Macédoniens (XIII, 1), alors que Quinte-Curce montrent un deuil égal chez les deux peuples (X, 5, 9), les deux versions expriment "l'une d'une manière positive, l'autre d'une manière négative, le même idéal politique sénatorial: l'image du prince, qui savait s'adapter également à la mentalité de ses concitoyens et à celle de ses sujets.".

Les barbares pleurent leur maître alors que les Macédoniens pleurent un roi: cette conception de la domination était typiquement romaine, et grecque, jusqu'à ce qu'Alexandre déroge à cette règle en élevant les Perses parfois au rang de ses compatriotes et donc, pour un Romain, en asservissant les Macédoniens.

Les Romains se sont donc contentés de juger Alexandre avec leurs propres valeurs et même dans le cadre de l'imitatio, ne sont jamais sortis des prérogatives romaines.

C'est aussi le traditionnalisme romain, qui se conçoit encore dans ce réflexe défensif si propre à l'histoire de la cité antique, que le thème et la défense de la libertas se sont épanouis. Il est tout de même étrange que dans une logique d'ouverture des empereurs qui devait mener à l'inéluctable édit de Caracalla en 212 de notre ère, se soient trouvés tant de voix pour lutter contre une mesure à laquelle la philosophie stoïcienne n'aurait pas dû être tant hostile.

Cette étude montre qu'à travers l'image d'Alexandre, se profile celle de Rome, aussi multiple et controversée que celle du grand Conquérant. Les uns voyaient son avenir dans la lutte entre l'Occident et l'Orient, les autres dans une fusion idéaliste, même si la domination devait s'affirmer, à la manière d'Alexandre.

Alexandre n'est donc pas à Rome le roi macédonien mais le travesti des déchirements qui ont fini par user l'Empire. Il n'était qu'un pantin au travers duquel pouvaient s'exprimer les aspirations des uns et les haines des autres. On pourrait peut-être même dire qu'il n'y eut jamais d'Alexandre à Rome.

La métamorphose d'Alexandre

Il y a un deuxième point qui illustre bien ce vide et à la fois cette richesse qui caractérise l'image romaine d'Alexandre. P. Vidal-Naquet parle de "captation romaine d'Alexandre": les Romains ont fini par créer un Alexandre romain.

Dans les histoires d'Alexandre, quand un Macédonien parle, c'est en tant que Romain qu'il s'exprime: celui à qui il s'adresse n'est donc pas plus macédonien que lui. Il a "capté", soit tous les défauts, soit toutes les qualités tant attendues chez un Romain.

L'Alexandre de Sénèque et Lucain, au même titre que César et Caton, s'inscrit lui aussi dans un développement qui l'a transporté dans une allégorie romaine, où la figure historique s'est mue en "stock character", pour reprendre un terme de J. Rufus Fears, intraduisible en français. L'image romaine d'Alexandre a procuré à Sénèque l'exemple parfait du mauvais tyran, comme l'image romaine de Caton a procuré le prototype même de l'homme vertueux.

On trouve, chez Quinte-Curce, un passage qui pourrait très bien illustrer cet Alexandre romain qui s'affirma peu à peu à Rome et qui va parfois jusqu'à leur emprunter une sensibilité toute romaine. C'est le discours d'Alexandre alors qu'il s'adresse à ses soldats, aux confins de l'Asie, à qui l'oisiveté du prince avait donné l'espoir d'un départ imminent:

"Itaque, si crederem satis certam esse possessionem terrarum, quas tanta uelocitate domuimus, ego uero, milites, ad penates meos, ad parentem sororesque et ceteros ciues uel retinentibus uobis erumperem, ut ibi potissimum parta uobiscum laude et gloria fruere, ubi nos uberrima uictoriae expextant, liberum, coniugum parentumque laetitia, pax, quies, rerum per uirtutem partarum secura possessio."

"C'est pourquoi, si je croyais assez stable la possession des terres que nous avons soumises si rapidement, moi, soldats! oui! moi, je me précipiterais, même si vous me reteniez, vers mes pénates, vers ma mère, mes soeurs et mes concitoyens; je choisirais, pour profiter de la louange et de la gloire que j'ai acquises avec vous, le pays où nous attendent les plus riches récompenses de la victoire: joie des enfants, des épouses, des parents, paix, repos, tranquille jouissance des biens acquises par notre valeur."

(VI, 3, 5)

La mélancolie pour sa patrie lointaine, les espoirs d'un retour vers les pénates et le besoin de revoir sa famille: tous ces thèmes n'ont-ils pas la résonnance de certaines lettres de Cicéron et n'utilisent-ils pas les mêmes mots qu'un Régulus qui se sacrifie pour sa patrie et regrette sa famille?

Le discours qu'Alexandre adresse à ses soldats à Opis (Anabase, VII, 8-9), devant leur refus d'aller plus loin a même chez Arrien des résonnances romaines.

Alexandre, après son père Philippe, a permis à ses soldats de quitter leur peaux de bêtes et de devenir civilisés, leur a apporté la sécurité et a développé leur courage: la virtus romaine autrement dit, inséparable de l'homme civilisé. Le roi a ouvert le commerce à son pays et obtenu le respect des autres cités; le titre de gloire qu'il a acquis, c'était moins pour lui-même que pour l'ensemble des Macédoniens.

Ce discours reprend toute l'idéologie romaine impérialiste, de la diffusion de la civilisation à l'assurance de la sécurité pour les peuples soumis. La notion de peuple-roi et de nation-mère ne manquent pas au portrait final. Cet Alexandre romain a donc su se faire exporter jusque dans les peuples de culture grecque.

Malgré l'image haineuse qu'ont voulu transmettre les auteurs romains du Ier siècle, Alexandre leur a joué le tour de retrouver la vie et les empereurs en sont en partie responsables.

Le miroir s'est tout-à-coup renversé: si les imperatores de la République ont fait beaucoup pour ressembler à Alexandre et pour qu'en citant leur nom, les Romains fassent le rapport avec le grand conquérant, les empereurs ont gagné un pari bien plus ambitieux. Désormais, lorsqu'on prononce le nom d'Alexandre, c'est l'empereur romain qui se dessine en arrière-plan. C'est peut-être là la plus grande victoire que les Romains ont remportée sur Alexandre.

L'influence sur la vie pratique a fait défaut aux rhéteurs. En voulant combattre Alexandre, en mutipliant les occurences où le roi perdait toute son essence, celle de la magie du mythe et de l'image longtemps condamnée à ne rester qu'un fantôme, même transfiguré, ils ont laissé vivre Alexandre.
 

3- Entre la vie et la littérature

Quel était donc le vrai Alexandre? Tous ceux qui se sont attardés sur lui n'ont fait que le rendre plus mystérieux. Les Romains n'ont pas fait peu pour brouiller les pistes et ils étaient plus intéressés par eux-mêmes lorsqu'ils parlaient d'Alexandre que d'Alexandre lui-même.

La fin de la République a jeté un discrédit complet sur Alexandre, dans les cercles littéraires et sénatoraux romains. Il y avait cependant d'autres voix pour s'élever contre cette sévérité trop souvent excessive, et surtout pour sauver Alexandre qui, avec la maturité de l'Empire et l'annihilation des rhéteurs, aurait peut-être fini par perdre tout ce qu'on lui avait reconnu de grand.

Les ouvrages de Plutarque et d'Arrien ne se comprennent qu'en réaction de l'image romaine d'un Alexandre romain, qui laisse pourtant, avec Arrien, laisse espérer des jours meilleurs.

La réaction de Plutarque

Plutarque, contrairement à la Vie d'Alexandre où son but n'était que retranscrire "un petit fait, un mot, une plaisanterie" qui "révèlent souvent mieux un caractère que les combats sanglants, les batailles rangées ou les sièges les plus importants" (Al., 1), a choisi dans le cadre de ses Moralia, de donner points de vue sur points de vue grâce auxquels les rhéteurs ont combattu les adversaires d'Alexandre.

Dans De Alexandri Magni Fortuna aut Virtute (Moralia, 326d-345b), il fait lui aussi oeuvre de rhéteur et ne se tourne pas seulement contre les adversaires de la tuchè, mais contre les adversaires d'Alexandre tout simplement, car il a la conviction que le destin du roi macédonien avait quelque chose d'unique.

Cet ouvrage est le pendant d'une réflexion sur la Fortune des Romains (De Romanorum fortuna) et l'on peut déjà observer que la vertu des Romains n'est pas comprise dans le titre.

Ce débat rappelle celui engagé par Tite-Live, lorsqu'il s'efforça de démontrer qu'Alexandre n'avait dû ses succès qu'à sa fortune, alors que Rome avait eu pour elle la valeur de ses généraux et l'excellence de ses institutions.

Plutarque pose cependant la discussion sous d'autres termes. Lorsqu'il considère le destin du peuple romain, il en vient à la conclusion que Rome est l'oeuvre commune de la Fortune et de la Vertu (316e):

"la fortune et la vertu ont vraisemblablement fait une trêve pour se réunir et, une fois réunies, ont réalisé et parachevé ensemble le plus beau des ouvrages humains."

Avec Plutarque, avouer la grandeur de Rome, d'une part, et celle d'Alexandre, d'autre part, n'est pas incompatible. Il renie donc de la même façon l'image que Rome, à travers sa littérature, a formée d'Alexandre, et refuse l'amalgame.

Ajouter l'arétè d'Alexandre dans son titre est de l'ordre d'un petit pied-de-nez envoyé à tous ses pourfendeurs qui ne voyaient Alexandre qu'avec les yeux du Romain ou d'un héritage culturel.

La fin de La Fortune des Romains ne laisse pas augurer de la suite: Plutarque reconnaît la bienveillance de la Fortune dans la vie comme dans la mort d'Alexandre et son appétit de gloire qui le poussait à conquérir toute la terre. Il avoue enfin que, s'il était venu jusqu'en Italie, il aurait trouvé "la puissance et la vaillance de Rome dressées contre lui" (326b).

Mais Plutarque se dévoile rapidement et démonte un à un tous les reproches accumulés contre la personne d'Alexandre. Oui, la Fortune l'a aidé mais Plutarque neutralise la Fortune: elle n'est pas un heureux hasard mais un don du sort, et la vertu d'Alexandre réside dans l'utilisation raisonnable de ce hasard (326e-327e).

On peut en effet opposer les philosophes à Alexandre car:

"ils n'allaient pas courir le monde pour civiliser des rois barbares, fonder des cités grecques au milieu des peuples sauvages, prêcher le droit et la paix parmi des peuplades sans foi ni loi" (328d).

Voici peut-être l'élément le plus intéressant de cet ouvrage, en ce qui concerne notre sujet: outre la démonstration de l'arétè d'Alexandre, qui répond au désaveu des auteurs latins, Plutarque fait d'Alexandre un philosophe en action: il a appris aux indigènes l'agriculture, il leur a appris à respecter leur père ou leur mère (328c), il leur a fait découvrir Homère (328d).

"Nous ne sommes que quelques-uns à lire les Lois de Platon: les lois d'Alexandre ont été et sont encore suivies par des myriades d'hommes." (328e)

Cette phrase n'est-elle pas admirablement appropriée à Rome, héritière du Macédonien, qui a conquis un empire sur son exemple, qui l'a fondé en s'aidant de son ombre?

Plutarque réhabilite, dans un excès de rhétorique (elle est beaucoup plus poussée à la fin du passage), le héros civilisateur que fut Alexandre: sa conversion aux coutumes barbares, ses efforts pour construire un nouveau monde, la fusion de l'humanité, si proche de celle de Zénon, tout cela ne fait de lui que "le plus grand des philosophes" ("filosofwtato", 329a).

Alexandre a réalisé tout ce que les Stoïciens n'avaient fait qu'enseigner. Plutarque ne fait pas ici d'Alexandre l'idéal du philosophe stoïcien tout en essayant de prendre le contre-pied des Stoïciens au sujet du héros: il réagit face à la réduction de l'image qu'ils lui ont imposée.

Plutarque ne manque, pas lui aussi, de tomber dans l'excès: il passe très vite ses emportements soudains et excuse son penchant pour le vin (332d), alors qu'il les blâme à un autre endroit (Propos de table, I, 6, 1).

Il est déconcertant de voir combien il est facile d'apposer un sens à une image lorsqu'on possède au départ les mêmes postulats, en l'occurence les sources hellénistiques. Seule l'indignation a poussé l'historien grec à dessiner ce nouveau portrait: l'image d'Alexandre, au lieu de la haine, est guidée par l'indignation.

Quel est le juste milieu quand l'homme se borne à écrire avec ses passions? Alexandre n'était-il peint qu'ainsi? Plutarque fait revivre le héros grec et son opposition relance tout autant la vieille querelle entre tenants de la culture grecque et de la culture romaine.

Ce juste milieu, entre réalité et littérature, entre petits et grands, entre Romains et Grecs, peut-être l'avons-nous trouvé dans l'image qu'Arrien se faisait d'Alexandre.

L'image populaire d'Arrien:un hommage pour tous ces Romains oubliés

L'oeuvre d'Arrien, comme une partie des conquêtes des héros de la République, est partie d'un sentiment profond d'admiration pour son héros. En rapportant les faits, il a cru trouver la représentation la plus digne de l'être et de l'action du grand Alexandre. (hoff)

Il fait référence à des historiens qui font office de sources sûres: Ptolémée et Aristobule. On ne peut se limiter cependant, comme W. Hoffmann, à apprécier cette image comme étant la plus adéquate à la réalité, grâce à son compromis entre la conception panégyrique et alexandrophobe.

L'image qu'offre Arrien a quelque chose d'unique, quelque chose d'émouvant même. Le portrait qu'il dresse d'Alexandre est bien sûr très élogieux. Il le pare d'une foule d'épithètes, toutes au superlatif (VII, 28) et ne se prive guère d'exprimer son admiration (I, 12, 4; VII, 30, 3).

Son Alexandre est à l'image de ce formidable élancement et de cette marche en avant qu'est le désir: il est filoprwpo, filodoxo, filotimo.

Il s'est débarrassé des éléments mythologiques sans pourtant délaisser la tradition latine qui avait mis l'accent sur l'irrationnalité du personnage Alexandre. Le portrait moral en est pourtant plus humain, moins complexe.

Pour Arrien, l'acte barbare est inconciliable avec l'être d'Alexandre et il va jusqu'à comparer la soif belliqueuse d'Alexandre, dont il fit preuve notamment avec les Malles, à toute autre soif (VI, 13, 4).

Ce qui le distingue surtout des autres biographes d'Alexandre, c'est cette tristesse qu'il exprime sur chaque zone d'ombre qui entacha l'image de son héros. Il n'y a pas beaucoup de silences chez Arrien et même pour l'affaire de Philotas, dont il écourta le récit, il a l'ambition de dresser un portrait vrai.

Il oppose l'humanité générale d'Alexandre à la fière confiance en soi imposée par les Stoïciens. Il ne se contente pas de donner des faits mais de rendre et d'éclairer l'unité intrinsèque de son personnage.

L'historien grec se distingue par cette humilité qu'il ressent lorsqu'il parle des pires moments d'Alexandre et qu'il croit pouvoir effacer en montrant l'unité de son être et sa grandeur prédominante.

La vision d'Arrien intéresse notre sujet dans le sens où l'origine de l'Anabase est reconnue pour être l'adoration populaire d'Alexandre dont jouissait Alexandre. Arrien écrit du temps de Trajan et ce n'est pas une coïncidence si cet empereur, après de longues années d'ignorance, a fait revivre dans le monde romain la mémoire d'Alexandre.

Nous sommes donc en droit de nous demander si ce n'est pas cette image d'Alexandre transmise par Arrien qui est la véritable image romaine d'Alexandre, c'est-à-dire celle que les Romains, ceux de Rome et d'ailleurs, avaient retenue et qu'ils avaient choisie, paradoxalement, d'imaginer.

Arrien a peut-être répondu à une attente. La fresque de la Maison du Faune à Pompéi, représentant Alexandre, éclatant de jeunesse, livrant bataille à Darius, montre que l'épopée d'Alexandre faisait encore honneur aux maisons aristocrates.

On ne peut pourtant que regretter de ne pas en savoir plus sur la façon dont le peuple romain se représentait Alexandre. Il ne pouvait pas cependant être indifférent aux multiples sculptures qui devaient orner les cités romaines, jusqu'au coeur même de Rome, offrant à la vue de tous un jeune homme aux traits idéalisés, dont la beauté était prête à les émouvoir.

L'ouvrage d'Arrien peut cependant nous laisser imaginer que le monde romain acceuillait d'un oeil favorable cet Alexandre qui, malgré tout, leur ressemblait tant.

Il y a chez Alexandre une certaine volupté qui n'est pas étrangère à celle que déployait Rome, semblable à cet Eros que décrit Pausanias dans le Banquet de Platon (180d-185b), fils de l'Aphrodite populaire et de l'Aphrodite céleste, symbole de l'amour vulgaire, qu'illustrent les plaisirs décadents d'Alexandre et deRome, et symbole d'un amour propre à inspirer la vertu.

On peut donc sans extrapolation affirmer que les Romains ont pu se sentir proches de cet Alexandre, parce qu'il incarnait tout ce que Rome était fière d'exposer à la face du monde pour prouver sa supériorité, et tout ce qu'elle tenait dans les coins les plus sombres.

C'est cette image du vulgaire, que Sénèque se refuse à faire parler (Ep., 94, 68), qui embrasse peut-être le mieux la réalité d'Alexandre, une image faite de passion.

Image de l'amour ou image de la haine, Alexandre a perdu de son identité sous le pilum des Romains. On ne peut pourtant pas dire qu'une image est "vraie" et qu'une autre ne l'est pas car l'image romaine d'Alexandre n'est pas le reflet d'Alexandre, mais celui de Romains qui extériorisaient l'idée qu'ils se faisaient d'eux-mêmes.

Leur influence fut considérable puisqu'ils suscitèrent les réactions si antithétiques de Plutarque et d'Arrien, pétris de culture grecque et qui nous laissèrent deviner ce qui faisait si gravement défaut à la litterature latine au sujet d'Alexandre, et aux revendications d'un peuple qui ne goûtait pas avec peu de plaisir l'histoire de ce héros. Le succès du Roman d'Alexandre en est la preuve éclatante.