II- LES EMPEREURS FACE A ALEXANDRE
Retracer l'évolution de l'image d'Alexandre à Rome et donc la perception double d'un événement historique et d'un mythe, exige de mettre à part les multiples relations des Empereurs avec le grand Conquérant.

La monarchie une fois restaurée, les sentiments à l'égard du héros antique vont se détendre et la toute puissance de l'Empereur, plus haut personnage de l'Etat, va alors laisser libre cours à toutes les extravagances que la discipline ancestrale et le "complexe" de la royauté républicaine interdisaient. Dans une aliénation incontrôlable parfois, tous s'évertuèrent à devenir les "miroirs" d'Alexandre.

A- L'AMBIGUÏTÉ D'AUGUSTE

1- La propagande contre Antoine

L'image d'Alexandre "quitte" la république sur une dernière note négative: César et Antoine. On n'a pas pardonné au tyran César ses égarements et ses supposés projets de monarchie hellénistique, mais c'est surtout sur Antoine que les foudres de la cité antique vont s'abattre. L'enjeu était de taille: les convulsions dans lesquelles a fini la république ont été dominées par la question de savoir si de ces dissensions surgirait un nouvel Alexandre.

Antoine put ainsi apparaître aux yeux des Romains, par son faste oriental et ses projets territoriaux, suspectable de tenir ce rôle. Ils n'ont pas oublié non plus que c'est lui qui avait voulu poser le diadème sur la tête de César lors de la fête des Lupercales, et Cicéron, le voyant paraître aux fêtes et aux jeux publics en cuirasse et manteau de pourpre dans le cadre de sa fonction de cavalier de César en 47, fustigea son comportement monarchique.

En faisant référence à Alexandre et en donnant à son fils le titre de Roi des Rois, Antoine affirme sa prétention à restaurer à son profit dans le Moyen-Orient l'édifice politique qui avait si longtemps suscité crainte et admiration. Cela signifiait clairement pour Rome une recrudescence de son influence et la fin de sa suprématie politique.

Octave profita pleinement de l'amalgame formé autour d'Antoine. Sa propagande ne se limita pas bien sûr à la condamnation d'un nouvel Alexandre: les allusions caustiques sur un Antoine envoûté par des philtres magiques, se livrant aux plaisirs de la "vie inimitable", asservi aux volontés d'une "Alexandre en jupons", se déchaînèrent et frappèrent l'opinion romaine.

Il assimile Marc-Antoine non pas à César, dont il va reprendre une partie de l'héritage, mais au tyran oriental Alexandre. Tous les reproches adressés à Alexandre par les rhéteurs et les Stoïciens, avaient déjà étaient appliqués tels quels; luxe, débauche, dégénérescence. Auguste contribua donc largement diffuser une image négative d'Alexandre.

Grâce à une mise en scène d'Octave, l'image d'Alexandre se trouve discréditée dans une lutte à mort entre l'Orient et l'Occident. Il s'appuya sur la vieille peur des rois émules d'Alexandre dont avait jadis bénéficié Mithridate et qui se retournait désormais contre Antoine. Dés 31, il appelle à la lutte contre la dernière royauté hellénistique issue d'Alexandre et fait donc du Macédonien, non seulement le symbole de la débauche mais aussi celui de la lutte entre l'Orient et l'Occident.

Suite à la propagande contre Antoine, on aurait attendu dans la Rome augustéenne un bannissement complet d'Alexandre qui, à la fin de la République, représentait, comme nous l'avons vu, le symbole à la fois de la mystique dionysiaque et celui, condamnable pour cette cité encore prise sous les feux de l'odium regni, de la royauté.

Or, force est de constater qu'il n'en fut rien et qu'Auguste se révéla un fervent admirateur d'Alexandre, dans une ostentation toute faite de contradiction.

2- Une admiration non cachée

Les multiples hommages qu'Auguste rend à Alexandre ont quelque chose de contradictoire lorsqu'on considère tous les efforts qi'il déploya pour en ternir l'image à travers Antoine. Cette contradiction est d'autant plus surprenante qu'elle s'affiche dans l'ostentation.

Les visites à Alexandrie: Auguste à la découverte du roi Alexandre

L'intérêt d'Auguste pour Alexandre semble s'être dévoilé dans la curiosité qu'il exprima à voir le tombeau du Macédonien à Alexandrie, en 30 av. JC, après la défaite d'Antoine.

Cette scène marqua indéniablement les historiens d'Auguste; elle est en effet toute symbolique: le vainqueur d'Actium, fondateur d'une nouvelle ère qui devait mettre fin à ce que nous appelons aujourd'hui la période hellénistique, n'a-t-il pas commis un geste pénétré d'ambiguïté en venant contempler la tombe de celui qu'il venait de défaire de sa suprématie sur l'histoire du monde?

Dion Cassius et Suétone ont fait le récit de cette scène.

Lorsqu'Auguste demanda à voir le tombeau d'Alexandre, le lieu le plus visité alors à Alexandrie, les guides lui demandèrent "s'il voulait aussi visiter le Ptolémeum; il répondit qu'il était venu voir un roi et non des morts"

"regem se voluisse, ait, videre, non mortuos"

(Suet., Aug., XVIII).

Malgré l'imitation parfois grotesque de la geste d'Alexandre par Antoine, Auguste fait clairement la différence entre les Ptolémée et les monarques hellénistiques d'une part, et Alexandre d'autre part, majestueux par son titre de roi et dans le sens où Scipion comprenait cet honneur: par son âme royale qui le rend supérieur à tous.

Auguste entend rendre hommage au monarque et peut-être, de la même façon, exprime son attirance pour un régime qui le propulserait à la hauteur de celui qui reste l'objet de toutes les admirations.

L'image d'Alexandre ne semble pas entachée dans toute la complexité qui émane naturellement d'elle, accumulée au fur et à mesure des siècles et de leurs fabulations: majesté, valeur héroïque, etc. La reconnaissance d'Auguste n'était pourtant pas si évidente.

Il ne faut cependant pas se leurrer sur l'admiration qu'Octave porta à Alexandre: elle se comprend partiellement dans une stratégie où il exprima le besoin politique de se poser en nouvel Alexandre pour supplanter la popularité d'Antoine dans cette partie de l'empire.

Auguste opère une scission et revendique, contrairement à Antoine, son idéal de continuité uniquement avec la première tradition, celle du roi Alexandre, mais sous forme de parité.

Là, en Egypte, Auguste veut mener à bien le rêve de César: se faire reconnaître basileus. Ces manifestations honorifiques ne sont donc pas désintéressées.

En 30 av JC, Auguste retourne dans la capitale égyptienne et dans un discours en grec adressé aux habitants, il leur pardonne leur infidélité en mémoire d'Alexandre et de la philosophie (DC, LI, 16, 3; Suet., Aug., 18; Luc., Phars., X, 15).

Seul Alexandre peut excuser la déloyauté des Alexandrins: dans un discours public, Auguste loue ouvertement le rôle majeur d'Alexandre et l'incontestable dynamique qu'il impulsa. Il montre ici qu'il répugne à l'appropriation du mythe d'Alexandre par Antoine qui l'avait en partie utilisé pour mettre plus de "glamour" à ses actes et à ses projets: il invoque au contraire l'Alexandre historique.

L'admiration d'Auguste renferme une part de sincérité et elle s'exprime librement et ouvertement, ce qu'il est le premier à pouvoir faire.

Auguste se montre curieux de l'homme et demande, lors de cette même visite, à voir les traits du conquérant, pour son propre intérêt selon E. Schwarzenberg. Il ne se contenta pas de les observer à travers la vitre qui devait recouvrir le sarcophage: il fit ouvrir le tombeau et en fit extraire le corps, puis

"corpus Magni Alexandri corona aurea imposita ac floribus aspersis veneratus est consultusque"

"il lui rendit hommage en plaçant sur sa tête une couronne d'or et en le jonchant de fleurs" (Suet., Aug., XVIII)

C'est ici le roi Alexandre qui est honoré ici une fois de plus; dans ce geste empreint de sérénité et qui a dû émouvoir à son récit la population d'Alexandrie, Auguste est le premier Romain à honorer, sans crainte d'être vilipendé, le culte d'Alexandre.

Cette rencontre avec le corps d'Alexandre a certainement rapproché Auguste du Macédonien: dés son retour, il va remplir Rome du souvenir d'Alexandre. L'image du héros protecteur va ressusciter des cendres de la République.

Une passion pour l'homme: le culte du souvenir

Sur le modèle du tombeau d'Alexandre, il entreprend à son retour d'Egypte de construire son mausolée dans la partie septentrionale du Champ de Mars. De forme circulaire, cet édifice imposant d'un diamètre de 87 mètres, s'affichait ainsi comme le tombeau d'un monarque et de sa dynastie.

Il n'hésite pas à introduire Alexandre dans le nouveau Forum destiné à la gloire de Rome et de l'Italie, sous la forme de deux peintures d'Apelle, le seul peintre autorisé par le roi macédonien. L'une représentait Alexandre aux côtés de la victoire et des Dioscures; l'autre montrait le roi triomphant, juché sur un char, probablement celui de Darius.

Cette présence d'oeuvres originales s'explique, selon E. Schwarzenberg, par la certitude d'Auguste que tous les portraits posthumes d'Alexandre ont falsifié ses traits (conviction née certainement de son voyage à Alexandrie), et que la plupart des artistes contemporains, par flatterie, ne pouvaient que trahir Alexandre.

L'instauration d'un style "officiel" imposé par le goût d'Auguste est directement liée à ce souci d'authenticité.

C'est un des seuls éléments d'inspiration "active" que nous pouvons déceler chez Auguste.

Son originalité fut d'avoir ostensiblement montré son admiration pour Alexandre et son souci pour l'homme et le roi. On pense même qu'une statue colossale de l'Empereur en Alexandre ornait sa curie.

Auguste cultive , peut-être plus que l'homme, l'image d'Alexandre dans son sens premier et l'offre aux yeux de tous les Romains.

Selon le témoignage de Pline (N. H., XXXVII, 10), que l'on retrouve partiellement chez Suétone (Aug., 50), Auguste employait à ses débuts un cachet représentant un sphinx. Comme il subissait certaines railleries, il le remplaça par un sceau à l'effigie d'Alexandre le Grand.

Des camées de l'époque augustéenne et post-augustéenne ont également été retrouvés et semblent avoir été faits sur le modèle des oeuvres de Pyrgotélès. Le camée qui fut pendant un certain temps la possession de Christine de Suède, représente Auguste mais avec certains attributs appartenant indubitablement à Alexandre (l'aegis, les favoris et la mèche de cheveux qui s'échappe du casque).

Bien loin d'occulter Alexandre, Auguste au contraire le ressuscite non pas en l'imitant, comme c'était le cas jusque là, mais en cultivant son portrait et en faisant don de son image.

Celle-ci peut être utilisée pour donner la mesure de son propre pouvoir.

La légende divine d'Auguste selon Suétone

Si l'on ne peut assimiler les démonstrations multiples d'admiration d'Auguste aux phénomènes d'imitatio observés auparavant, on trouve cependant chez Suétone de grandes similitudes avec le mythe d'Alexandre, en ce qui concerne sa naissance et les présages qui la précèdèrent.

Ces présages reprennent indiscutablement les éléments essentiels qui composent la figure mythique et historique d'Alexandre: le roi, le fils des dieux et le cosmocrator.

"Julius Marathus rapporte que peu de mois avant sa naissance, il arriva dans Rome un prodige dont tous les habitants furent témoins, et qui signifiait que la nature était en travail d'un roi pour le peuple romain ("quo denuntiabatur regem P. R. naturam parturire"). Le sénat, effrayé, défendit d'élever les enfants qui naîtraient dans l'année; mais ceux dont les femmes étaient enceintes espérant, chacun en particulier, que cette prédiction les intéressait, réussirent à empêcher que le sénatus-consulte ne fût porté aux archives." (Suet., Aug., XCIV, 3)

A l'époque de la naissance d'Auguste, le syndrome de la royauté était encore vivace. Ce récit n'a de sens que dans le crédit qu'il confère au régime instauré par Auguste et à son inspiration royale. Il prend toute sa signification si on le lie aux textes suivants.

Suétone rapporte ensuite que selon les traités d'Asclépiade Mendès, la mère d'Auguste, Atia, endormie dans le temple d'Apollon, aurait senti un serpent se glisser auprès d'elle et qu'Auguste passa ainsi pour le fils d'Apollon (ibid., 4).

Le rapprochement avec la naissance d'Alexandre à travers le topos du serpent déjà rencontré, est ici très net. Le texte reprend presque mot pour mot celui de Plutarque (Al., 2):

"on vit aussi un jour, pendant qu'Olympias dormait, un serpent étendu à ses côtés",

qui rappelait la légende selon laquelle un dieu métamorphosé en serpent serait venu féconder la mère d'Alexandre.

Les éléments de similitude ne font ensuite que se multiplier:

Suétone semble ici faire la synthèse entre le rêve de Philippe dans lequel il vit une flamme sortir du ventre de sa femme, symbole de puissance, et le titre de "Sol Invictus" prêté à Alexandre. Ce "montage" en dit long sur le caractère forgé de cette légende, ainsi que sur sa portée. Auguste, nouveau conquérant de l'Orient, émerge encore de ces quelques lignes.

D'épisode en épisode, la conclusion se forme d'elle-même pour les lettrés hellénistes: Auguste était appelé à devenir un nouvel Alexandre, tel est le message de Suétone qui, exhaustivement, a repris les éléments fondateurs du cosmocrator Alexandre.

Auguste avait en effet commencé sa carrière sous le signe d'Alexandre: à la mort de César, il se trouve en Orient, prêt à suivre le rêve oriental de son père.

S'il fut contraint de se poser en nouvel Alexandre pour supplanter Antoine, cela ne représentait pour Octave qu'un moyen éphémère; jamais il ne poussa l'admiration jusqu'au mimétisme de certains de ses prédécesseurs.

Il y a une grande différence entre les sentiments plutôt favorables, il est vrai, d'Auguste à l'égard d'Alexandre et ceux qu'on a voulu lui prêter. La tradition qui associe Auguste au valeureux conquérant a certainement dépassé les intentions de ce dernier; Suétone en est un parfait exemple et semble se faire le porte-parole des Romains qui l'invitaient à surpasser Alexandre.

En réaction à cet amalgame, il y eut des voix pour s'élever contre ce nouveau pothos que Rome ne pouvait plus assumer. Le sentiment de la nécessité d'une pause, d'une Rome nouvelle et originelle à la fois tendait à s'imposer autour d'Auguste.

Virgile et Tite-Live représentent cette tendance, et ont fait savoir à Auguste leurs doléances (que celui-ci partageait d'ailleurs), l'un par le silence, l'autre par l'excès.

B- LA RESISTANCE A ALEXANDRE ET LA FORMATION D'UNE NOUVELLE IMAGE

A travers deux auteurs, nous allons donc pouvoir étudier ce désir de ne plus voir en Alexandre un modèle dans l'appréhension de la maîtrise du monde romain, qui peut désormais s'affirmer grâce au nom seul d'Auguste. Cette période va ainsi représenter un moment décisif, un "climax", dans la façon de percevoir Alexandre.

1- Le silence de Virgile

L'Enéide est incontestablement un chant en l'honneur de la Rome d'Auguste: il chante l'ouverture d'une ère nouvelle et les espoirs qu'elle suscita dans le monde romain. C'est aussi l'exaltation, où se mêlent réalité et fable, du peuple romain et de sa grandeur. L'Enéide creuse au plus profond de l'histoire pour que rejaillisse, dans une intense sève, l'essence de tout un peuple.

Le nom d'Alexandre n'est pas mentionné une seule fois dans l'oeuvre monumentale de Virgile. Non qu'Alexandre soit nécessaire, ni partie intégrante de l'histoire romaine, malgré l'influence qu'il eut sur ceux qui l'impulsèrent, mais le poète fait ici figure d'exception: Tite-Live, Dion Cassius, Suétone ou Valère-Maxime, tous ont eu recours au nom du conquérant.

L'occultation d'Alexandre

Virgile, par son silence et cette occultation ostentatoire, entend remettre au goût du jour une référence déjà usée par César et plus effective, dans une politique de paix, de romanisation et de stabilisation, que la référence à Alexandre: Romulus. Il se fait le chantre d'une nouvelle histoire de Rome qui irait à contre-courant de l'expédition d'Alexandre, à savoir qu'elle doit trouver sa fin.

Il exprime ainsi la volonté des Romains de bonifier et de rehausser la légende de leurs anciens rois. Il incarne cette tentative de Rome, dans un réflexe défensif et de méfiance, de s'approprier enfin son histoire et de créer, à travers l'écriture, ses propres miroirs.

Alexandre, maître de l'Orient, suggéré pourtant

Malgré ce silence obstiné, l'ombre d'Alexandre marque de son sceau l'oeuvre de Virgile, dans un procédé réactionnaire de substitution.

En effet, les vers de l'Enéide consacrés à Auguste (VI, v.791-807) sont calqués sur l'enkomium traditionnel adressé à Alexandre, maître du monde civilisé.

Comme chez Suétone, certains topoi indissociables du mythe d'Alexandre sont rassemblés et se fondent dans un univers proprement romain, pour glorifier la venue d'un nouveau cosmocrator.

Au livre VI, Anchise montre à Enée, parvenu dans les Champs-Elysées, les âmes qui bientôt feront l'histoire de Rome. Après avoir exalté le fondateur Romulus, il incite Enée à se tourner vers Auguste, celui que Rome, dans une patience prophétique, attend depuis toujours:

"Hic uir, hic est, tibi quem promitti saepius audis,

Augustus Caesar [...]" (v. 791-792)

Au terme d'une histoire tournée vers l'apothéose, Auguste est venu pour remplacer Romulus, puisque lui aussi est de race divine, "diui genus" (v.792).

Il remplacera surtout dans le coeur des Romains celui qui, trois siècles auparavant, a ouvert un véritable empire aux Romains: la conquête de l'Orient et des Indes, oeuvre d'Alexandre, est attribuée, sous la plume de Virgile, à Auguste. Le récit de l'expédition du Macédonien n'aurait pu être mieux racontée:

"[...] super et Garamantas et Indos proferret imperium; iacet extra sidera tellus, extra anni solisque uias, ubi caelifex Atlas axem umero torquet stellis ardentibus aptum"

"il étendra son empire plus loin que le pays des Garamantes et des Indiens, sur les terres qui s'étendent au-delà des constellations, au-delà des routes du soleil et de l'année, et où, Atlas qui porte le ciel, fait tourner sur son épaule l'axe du monde semé d'étoiles étincelantes"

Virgile n'introduit pas la comparaison avec Alexandre, alors que ceux qui avaient orienté leurs pas vers l'Orient s'étaient enorgueillis d'une telle comparaison.

Auguste fait ici figure d'éclaireur; cependant, c'est tel un nouvel Alexandre qu'il ne se limita pas au monde connu ("super", v.794; "extra", v.795 et 796) et en repoussa les frontières.

A travers le mot "Indos", Virgile trahit l'échauffement des imaginations frappées par la venue d'ambassadeurs indiens, venus à Rome pour la première fois sous Auguste. Cet épisode n'est pas sans rappeler l'ambassade de Babylone en 323.

Il a également une autre signification à laquelle le lecteur romain ne pouvait être indifférent: on prêtait alors à Auguste l'intention d'étendre l'empire jusqu'au Gange; il eut la prudence de ne pas le faire et d'opter pour une stabilisation des frontières actuelles. Le reproche qui aurait pu être adressé à Auguste n'aurait pas détonné du mécontentement des soldats macédoniens vis-à-vis d'Alexandre, alors qu'il s'apprêtait à franchir l'Hyphase.

La Pax Romana n'est pas ici mise à l'honneur pour montrer qu'Auguste a surpassé Alexandre, dans une comparaison qui apparaît forcée.

"Hujus in aduentum iam nunc et Caspia regna

responsis horrent diuom et Maeotia tellus

et septemgemini turbant trepida ostia Nili"

"Dés maintenant, au bruit de son arrivée, les royaumes caspiens frissonnent des réponses des dieux, et la terre méotide et les bouches du Nil aux sept branches tremblent confusément."

  1. 798-200)
Le champ lexical de la peur tendrait de nouveau à montrer le caractère exceptionnel de la conquête d'Auguste: "horrent" (v.799), "turbant" et "trepida" (v.800).

Ce passage ne ressemble-t-il pas étrangement à une anecdote attribuée à Antoine qui se vantait d'avoir surpassé la renommée d'Alexandre lorsque, contre les Parthes, le bruit seul de ses armes avait effrayé toute l'Asie jusqu'en Inde?

Virgile entend non seulement ignorer l'association désormais traditionnelle entre l'Orient et Alexandre, mais effacer de l'histoire romaine, au profit d'Auguste, toute référence à Alexandre et qui plus est, à ses émules.

L'accumulation des topoi

Avec une légère note de cynisme peut-être, Virgile reprend un à un les éléments fondateurs de la légende d'Alexandre, les accumule avec une logique imperceptible, puis, dans une ignorance méprisante, grâce à une pirouette toute poétique et augustéenne, exclut du cercle très privé de l'histoire romaine le grand Conquérant.

En effet, pas un seul général ne mena la guerre contre les Parthes ("Caspia regna") sans avoir à l'esprit le souvenir d'Alexandre.

Ces vers pouvaient également faire songer à l'annonce aux Parthes de la venue d'Auguste (Suet, Aug., 44).

En fin, la proximité de "responsis [...] diuom" et de "ostia Nili" ne rappelle-t-elle pas également l'oracle que reçut Alexandre à l'oasis d'Ammon où on lui prédit qu'il était fils de dieu?

Cette accumulation de topoi en devient presque caricaturale. Virgile ne manque pas ensuite de faire allusion aux figures divines liées jusqu'à l'identité, à Alexandre:

"Nec uero Alcides tantum telleris obiuit" (v. 801)

"nec qui pampineis uictor iuga flectit habenis

Liber, agens celso Nysae de uertice tigris" (v. 804-5)

"Non Alcide n'a point parcouru autant de pays [...]"

"ni Liber, qui conduit, vainqueur, son attelage avec des rênes de pampres, menant ses tigres du haut sommet de Nysa"

La présence de Liber ne se justifie pas seulement par le fait qu'il désigne par excellence le dieu conquérant des Indes. La mise en relief de "uictor" au milieu du vers 804, fait clairement référence aux triomphes dionysiaques de Pompée ou Antoine, qui donnèrent la mesure de leur imitation, et donc à Alexandre.

En déclarant que les deux conquérants mythiques n'ont pas égalé les expéditions et la gloire d'Auguste, Virgile, une fois de plus, signifie la supériorité de l'empereur sur Alexandre. En mentionnant les conquérants respectifs de l'Occident et de l'Orient, il fait d'Auguste le maître du monde, orbis terrarum et orbis romanum: la "stylisation trompeuse, selon G. Wirth, d'un empire dominant le monde" est révélée à travers ces deux expressions.

Pour Virgile, Auguste doit être le nouvel Alexandre mais, dans un procédé presque freudien, en "tuant le père". L'image d'Alexandre ne vaut que si elle est récupérée dans un contexte strictement romain.

Nous allons voir par la suite qu'Auguste fut certainement plus sensible à cet effet de dissimulation, où l'image d'Alexandre reste malgré tout presque intacte.
 
 

2- La réaction défensive et traditionaliste de Tite-Live

Le livre IX de Tite-Live met en scène ce qu'aurait été un affrontement entre Rome et Alexandre, et anéantit graduellement les mérites de ce dernier. Ce développement sur les possibles est unique dans son oeuvre et sa nécessité peut paraître artificielle.

On ne peut mettre uniquement au compte de la rhétorique cette digression; il s'agit au contraire de s'interroger sur sa motivation.

Comme nous l'avons vu, les Romains se sont plus à se mesurer à Alexandre et à confronter leurs destinées. Alors que ce jeu ne se plaçait que sous le signe de l'émulation et de la conquête, Tite-Live choisit ici de prouver l'invincibilité des Romains s'ils avaient eu à faire face à Alexandre, dont l'épithète Magnus a disparu sous l'effet de cette confrontation fictive; c'était pourtant les Romains qui l'avaient surnommé ainsi, quelques décennies après sa mort.

La génèse de l'excursus livien

Des deux contacts d'Alexandre avec l'Occident allégués par la tradition hellénistique: l'ambassade de peuples italiotes à Babylone et les projets de conquête méditerranéenne, Tite-Live ne connaît que le deuxième.

Le thème de cet excursus se place dans la ligne de toute l'historiographie latine qui oppose à l'ambassade romaine à Babylone une version anti-romaine des projets d'Alexandre en Occident.

A. Alphonsi fait remarquer que cet excursus pourrait prendre appui sur un discours, retranscrit par Plutarque (Pyrrh., 19, 1-2), d'Ap. Claudius Caecus en 280 av. JC. Pour s'opposer à une offre de paix de Pyrrhus et à un partage de l'hégémonie romaine sur l'Italie, il affirme que face aux Romains, Alexandre aurait pu rester grand mais pas invincible. Il rappelle ainsi la peur réelle que suscita une invasion de l'Italie par Alexandre.

Cette mise en parallèle avec le discours du vieil Appius Claudius expliquerait l'isolement de L. Papirius Cursor, point de départ de l'excursus. Ce consul, vainqueur de la deuxième guerre samnite, aurait été en 323 le valeureux adversaire à opposer à Alexandre:

"Quin eum parem destinant animis magno Alexandro ducem, si arma [Asia perdomita] in Europa uertisset."

"et on ne manque pas de l'opposer par les talents et le courage au grand Alexandre, si ce prince, après avoir achevé la conquête de l'Asie, eût tourné ses armes vers l'Italie."

(IX, 16, 19)

Plusieurs problèmes de date se posent sur la légitimité de Papirius Cursor en 323; nous nous concentrerons non pas sur le climat probable de panique qui a pu régner à cette date mais bien plus sur le contexte dans lequel Tite-Live a pu écrire ce texte et sur ses propres motivations.

C'est en considérant la grandeur d'un tel chef romain qu'il fut naturellement amené à se demander ce qu'il serait arrivé à Rome si elle avait combattu contre Alexandre.

Tite-Live présente ce passage comme un simple exercice de rhétorique, en justifiant cette digression comme étant un "agréable détour pour le lecteur" et une "relaxation mentale pour lui-même" ("legentibus velut deuerticula amoena et requiem animo meo", IX, 17, 1).

Cette introduction paraît un peu forcée. Nous pouvons ici nous interroger sur cette confusion des dates car si la thèse de M. Sordi ne se vérifie pas, et que 323 ne correspond qu'au premier consulat de Cursor, Tite-Live a très bien pu travailler ce rapprochement pour mettre en synchronie deux victoires. Ceci tendrait à accréditer la forte coloration rhétorique de ce texte.

L'organisation de ce passage apparaît également rigoureusement structurée: Tite-Live fait d'abord état de la valeur exemplaire des généraux romains, qu'il oppose à la déchéance d'Alexandre, puis il loue la force du peuple romain contre un seul homme; il compare ensuite les armées respectives des deux supposés combattants. Il finit sur l'avantage inestimable de la paix civile et de l'union du peuple romain, avertissement implicitement adressé à Auguste.

Ce passage pourrait donc passer pour une louange toute rhétorique à la gloire de Rome. Mais ses rapprochements forcés, ses transitions parfaites et la rigueur du plan ne font pas oublier que Tite-Live veut avant tout donner une image négative d'Alexandre, une image qu'il entend opposer à la vraie grandeur de Rome.

Le contexte dans lequel a été écrit ce passage éclaire dans un premier temps son objet: après la victoire de Luceria en 319, Rome récupère les enseignes perdues (avec succès) lors du désastre des fourches caudines. Or, dans les années 25-20, date à laquelle Tite-Live a probablement écrit ces lignes, Auguste tenta à son tour de récupérer les enseignes perdues par Crassus lors de la défaite contre les Parthes, ce Crassus qui lui aussi tenta de marcher sur les traces d'Alexandre.

Le ton polémique engagé par Tite-Live masque mal la teneur propagandiste de ce passage, où l'histoire passée devient un miroir de l'âge augustéen. Tite-Live exalte en grande partie ici la victoire d'Auguste contre les Parthes.

Tite-Live signifie également à Auguste que les guerres offensives à la manière d'Alexandre, que les guerres tout simplement, ne valent pas la paix et que la fortune de Rome, malgré les défaites, suffit à elle seule à contrecarrer un aussi grand conquérant qu'Alexandre, à exorciser le mirage de l'Orient.

Un contre tous?

Le but de Tite-Live est d'aller à contre-courant de toute la littérature grecque favorable à Alexandre, ces "leuissimi ex Graecis" (IX, 18, 6), et de nier le modèle qu'a pu représenter le Macédonien pour des Romains tels que Scipion, Pompée, Crassus, Antoine ou César.

Parcourons désormais ce passage.

Tite-Live attribue, et conteste, la réputation d'Alexandre grâce à un procédé implacable de mathématique, qu'il exploitera de nouveau dans la suite du texte: l'histoire d'Alexandre ne comporte qu'Alexandre, alors que celle de Rome englobe tous ses généraux. De plus par une mort précoce, il s'est interdit toute défaite et a fait de lui, de surcroît, un martyre. "Ai-je besoin de recenser les noms des généraux romains, non pas de tous les âges, mais ceux-là mêmes contre qui, consuls ou dictateurs, Alexandre aurait eu à lutter?" (17, 7)

Suit une longue liste de noms illustres, contre lesquels, en effet, Alexandre seul n'aurait rien pu faire.

La liste pourrait encore s'allonger, et tous ces hommes ne valaient-ils pas Alexandre,

"tum disciplina militaris, jam inde ab initiis urbis tradita per manus, in artis perpetuis praeceptis, ordinatae modum venerat"

"sans parler de la discipline militaire, qui, transmise de main en main depuis les commencements de Rome, était venue à former parmi nous un art assujetti à des principes invariables" (17, 10)

Tite-Live avance comme suprême argument l'essence militaire de la puissance romaine mais oublie que la royauté macédonienne s'appuyait sur les mêmes principes. Il suffit peut-être à Tite-Live d'affirmer cette puissance militaire simplement par des mots pour la signaler et en faire une donnée éternelle, si bien que les armes en seront inutiles.

Il fait également allusion à la supériorité du sénat, comparé à une assemblée de rois: comment un roi aurait-il pu lutter contre toute une assemblée de rois?

Vient ensuite ce que je considère comme une expression patente de la mauvaise foi de Tite-Live, bien que cela constitue un lieu commun au sujet des Perses:

"Non cum Dareo rem esse dixisset, quem mulierum ac spadonum trahentem, inter purpuram atque aurum oneratum fortunae apparatibus suae, praedam uerius quam hostem, nihil aliud quam bene ausus uana contemnere, incruentus deuicit."

"Il eût dit plus d'une fois qu'il n'avait pas affaire à Darius, qui, traînant à sa suite une armée de femmes et d'eunuques, avec son or et sa pourpre, surchargé de tout l'attirail de sa grandeur, semblait être venu pour enrichir son ennemi plutôt que pour le combattre, et dont il acheva la défaite sans le blesser, n'ayant eu d'autre mérite que d'avoir su braver un vain épouvantail"

Tous ceux qui ont disserté sur Alexandre, même ceux qui lui furent peu favorables, comme Cicéron par exemple, se sont accordés sur l'excellence militaire d'Alexandre, qui n'est pas à mettre en doute. Tite-Live ne l'ignorait pas et la conquête de l'Asie fut jugée de tous temps comme un véritable exploit.

Même à ce moment précis, on ne peut pas mettre au compte de la rhétorique cette gratuité des propos et le ton "revanchard" qui lui succède dans les allusions sur la fin tragique d'Alexandre d'Epire (17, 18).

Alexandre est ainsi accusé de tous les vices: son dédain pour les ses habits d'origine ("superbam mutationem vestis"), son exigence pour les adorations, reproches typiquement romains à l'adresse du barbare, et son penchant pour le vin sont dénoncés. Nos affirmations précédentes sur l'introduction du mythe d'Alexandre prouvent le contraire, ainsi que le recours supposé à Papirius Cursor, à la source même de cet excursus, contre une éventuelle expédition d'Alexandre en Italie. De plus, il met l'accent sur la charge à la fois civile et militaire des généraux romains, ce qui rend leur mérite encore plus appréciable, et en profite pour louer l'organisation politique de Rome (18, 13-17).

La dernière partie est une comparaison entre les deux armées dont l'argumentation ne dépare pas des paragraphes précédents: que valait Alexandre contre le soldat romain? Comment Alexandre aurait-il pu contenir Carthage sur mer pendant quarante-quatre ans alors qu'il n'a vécu que trente-trois ans?

La part de la rhétorique et de ses rapprochements hasardeux est indéniable. Le désaveu d'Alexandre l'est tout autant: le désir d'idéaliser les héros du passé romain, dans une glorification de l'unité et de l'union nationale, déforme la description d'Alexandre.

Les dessous de la rhétorique

Les généraux romains ne tirent leur valeur que de leur appartenance à une entité ancestrale, alors qu'Alexandre ne représente qu'un destin individuel, et ceux qui ont tenté de s'approprier ce destin, comme Scipion et César, en ont été punis.

Il désolidarise Pompée de toute relation avec Alexandre (17, 6) alors que celui-là poussa l'imitatio Alexandri jusqu'à la ressemblance physique et à la reprise du faste oriental. Le pompéien Tite-Live entend passer sous silence l'admiration de Magnus pour Alexandre.

L'image d'Alexandre, par des procédés rhétoriques judicieux mais dans un but politique, est réduite à néant. La comparaison, où se pressent tant de noms de généraux, de consuls, de régions, le rend petit, minuscule face à la grandeur de Rome. Cette conception de l'histoire, où une puissance accomplie doit automatiquement en effacer une autre qui lui a précédé, est tout-à-fait curieuse, pour ne pas dire douteuse. Tite-Live se sert de cette image anéantie par les énumérations pour faire briller Rome et annihile ainsi toute velléité d'admiration.

Tite-Live salue ici la victoire morale d'Auguste sur les Parthes, cette "victoire pacifique" qui rompt si bien, selon lui, avec les pratiques d'Alexandre et qui rappelle, au contraire, la clementia augustéenne.

Les hésitations d'Auguste à mener une guerre en Orient ont épargné les Parthes qui auraient pu s'attendre, si Auguste avait pris comme modèle Alexandre, à une guerre d'ultio pour le désastre de Carrhes.

Puisque la victoire de Lucéria exorcise le désastre des Fourches Caudines, Tite-Live signifie que celui des Carrhes n'a pas à être vengé par les armes, puisqu'il vient de démontrer la supériorité en puissance d'Auguste, et qu'Alexandre ne doit pas être un modèle.

Il adresse à Auguste le message d'une Rome qui se méfie de ce conquérant jamais assouvi pour qui la victoire était un des fondements de son pouvoir et qui dominait grâce à son surnom Anikètos". Les Stoïciens reprendront ce même grief mais dans une perspective morale, alors que celle de Tite-Live est résolument historique et politique.

Rome, supérieure à Alexandre, n'a donc rien à craindre et doit rechercher désormais l'épanouissement dans la paix. Devant l'hésitation d'Auguste et les interrogations de l'époque sur la nature du pouvoir qui jaillirait des cendres de la République, Tite-Live désavoue Alexandre et tente de détruire son image.

Pourtant, Tite-Live a eu en quelque sorte besoin d'Alexandre pour arriver à cette évidence et comme Cicéron pour Lucullus (Acad., II, 3), a fait d'Alexandre le seul moyen d'exprimer la gloire de Rome. En faisant d'Alexandre l'image antithétique de Rome, adulée par les Grecs, Tite-Live a justement voulu fonder l'identité de Rome dont la maturité l'autorisait à se départir totalement de sa paternité grecque, et de trouver elle-même son essence. Cette opposition élève pourtant malgré lui le Macédonien au même rang qu'elle.

Ce passage de Tite-Live comportait à première vue les éléments de la plus grande mauvaise foi. On ne peut nier que le nationaliste y ait pris un certain plaisir. Il exprime cependant dans une analyse plus profonde le réflexe défensif d'une Rome qui fut en passe de perdre son identité face à l'influence de l'Orient et des monarchies hellénistiques. Cette inquiétude n'est pas sans relation avec le trouble qui suivit Pharsale et l'attitude double du monarque.

Au vu de ces deux témoignages qui illustrent bien le renouveau de l'époque augustéenne, Auguste adopta une position tout-à-fait nouvelle et originale.
 

3- Alexandre, le contre-modèle?

Auguste éprouva sans doute la tentation de devenir un nouvel Alexandre. C'était pour lui l'image du cosmocrator qui dominait, celui qui aurait pu devenir le maître et l'ordonnateur du monde si la maladie n'avait écourté sa vie.

On peut dire qu'en 20 av. JC, après la reddition des enseignes perdues par Crassus et Antoine, cette tentation est définitivement écartée: Auguste sait qu'il a égalé Alexandre.

Lorsque Dion Cassius se livre à un éloge d'Auguste, il estime que ses exploits pourraient être comparés à Alexandre ou à Romulus: la fin du principat semble avoir tranché avec l'alternative. A travers l'image de Romulus, Auguste oppose la grandeur collective d'un peuple à la fortune d'un seul homme et se fait l'héritier de l'ancienne royauté romaine. Il reprend donc le thème majeur du livre IX de Tite-Live.

Cependant, entre le poète et l'historien, la position d'Auguste peut paraître médiane, entre le silence et le refus; elle est surtout tout-à-fait nouvelle et unique dans l'histoire de Rome.

Une nouvelle relation avec le modèle

Auguste distingua le caractère double de l'image d'Alexandre dans laquelle chacun puisait ce que bon lui semblait: celle du conquérant et du cosmocrator auxquels s'étaient identifiés les généraux romains, et celle des Epigones. Il réalisa combien le mythe avait rattrapé l'histoire.

Alexandre n'est plus à cette époque une "menace": le démon de la royauté a disparu et l'Empire romain n'a plus rien à envier à celui du Macédonien.

Auguste ne pouvait alors que se démarquer de ses prédécesseurs en recherchant une nouvelle relation avec le modèle commun.

Auguste a ainsi pu incarner tout ce que Rome avait été depuis ses origines et tout ce que la conquête l'avait fait devenir, c'est-à-dire l'héritière d'Alexandre.

Comme le montre E. Schwarzenberg, Auguste afficha l'image d'Alexandre avec le principe qu'un monarque n'a pas une opinion différente de son expression en public. Tout en offrant une image plus objective d'Alexandre, il reconnaît ses défauts, qui sont justement ses propres limites à une tentation de l'imitation.

En ne cachant pas l'image d'Alexandre, Auguste en tire une utilisation plus contrôlée et une certaine aseptisation de l'image. En présentant un Romulus sans tache et en justifiant grâce à Alexandre la légitimité de sa royauté (c'est souvent au roi qu'il rend hommage), Auguste a su construire une royauté nationale que nulle menace ne pouvait faire chanceler. La force du principat tient certainement de cet heureux compromis.

Auguste a ainsi pu incarner à la fois le princeps et le basileus.

L'objectivation d'Alexandre par Auguste tend donc à rendre prédominante l'histoire sur le mythe et le conquérant macédonien, en tant que figure historique, put ainsi tenir lieu de contre-modèle.

Le contre-pied d'Auguste est d'autant plus difficile à manquer qu'il était, jusqu'aux années 20, sur les traces d'Alexandre: la réalisation de l'empire augustéen est un processus qui s'étale sur la durée et repose sur un mûrissement conscient; face à ce phénomène progressif, Alexandre incarne exactement le contraire.

Horace n'hésite pas ainsi à opposer la grossièreté d'Alexandre au bon goût d'Auguste (Ep., II, 1, 232), prenant les Arts comme prétexte pour dissocier définitivement le princeps du basileus.

La propagande augustéenne ne s'est jamais permis de montrer l'image d'Alexandre telle qu'Auguste la concevait. Auguste admire le basileus , les cercles littéraires fustigent celui qui pourrait lui faire de l'ombre.

La Pax Augustea marque un brusque arrêt dans l'histoire de la psychologie romaine s'inspirant du pothos des historiens grecs au sujet d'Alexandre: à une avancée illimitée qui ne se concevait que dans l'absolu, Auguste témoigne d'un désir de connaissance et de plénitude.

Si l'on persiste dans cette réflexion sur le rôle de contre-modèle, on peut affirmer sans contradiction qu'Auguste se place dans la continuité de la politique d'Alexandre.

Auguste, testamentaire idéalisé d'Alexandre

A travers la symbolique de la domination impériale, on a le sentiment qu'Auguste réalise ce que, selon lui, héritier de l'empire macédonien, Alexandre aurait voulu faire.

Le refus de la conquête n'est pas en rupture avec Alexandre mais symbolise véritablement le travail de réflexion effectué autour de la conquête d'Alexandre qui, devant la réticence de ses soldats, aurait peut-être fini par consacrer ses prochaines années, sans aller jusqu'en Occident, à organiser son empire selon une formule voisine de la Pax Augustea.

Le mythe du pothos n'était peut-être qu'un leurre inventé pour justifier une conquête effrénée et qui perdait parfois sa raison d'être.

Les réflexions de G. Wirth nous ont amenés à considérer cette pensée de la continuité, dissimulée par la propagande augustéenne.

Le nom d'Alexandre avait pu devenir comme une formule de l'alternative, un choix possible avec laquelle la politique romaine sous la République s'était vue confronter.

Déjà sous César, la symbolique de la domination avait été récupérée. L'application d'une telle image impliquait que l'on s'occupa de toute l'oikouménè et demandait un élargissement des intérêts jusque par-delà la connaissance du monde hellénique, ainsi que la volonté d'ignorer la puissance de l'empire parthe.

Le refus d'Auguste de penser l'oikouménè ne signifie pas alors seulement la rupture avec César vers la fin de sa vie, mais aussi le refus à toute tendance à la domination mondiale exercée directement par Rome. Au lieu de cela, G. Wirth affirme qu'il a inventé un principe nouveau, le principe de coexistence, qui se situe en pleine continuité avec le système d'alliances construits à partir de Sujets-Etats lors de la conquête d'Alexandre.

De ce fait, la transfiguration poétique contemporaine de ce principe, notamment par Virgile, qui exprime l'idée d'un empire mondial où Rome est un monde à elle toute seule, est, comme nous l'avons déjà dit, "une stylisation trompeuse d'un empire dominant le monde".

La scène où Phraatès IV, roi des Parthes, restitue à Auguste les enseignes prises à Crassus et Marc-Antoine, deviendra une des images de la grandeur du nouveau régime. Elle illustra en partie la cuirasse de la statue d'Auguste trouvée à Prima Porta.

A force de propagande, Auguste parvint à emplir sa "victoire pacifique" sur les Parthes d'un fond mythico-héroïque.

A la grandeur dynamique d'Alexandre, qui le poussa toute sa vie, dans l'emportement de la conquête, à aller toujours plus loin, Auguste oppose "la force statique d'une Rome cosmocentrique qui s'identifie dans la personne de son prince. Le parallèle direct avec Alexandre était donc défavorable à Auguste car il évoquait le spectre d'une infériorité potentielle d'Auguste sur le plan de la conquête oecuménique."

Auguste a ainsi pu faire figure de Conquérant et de Cosmocrator à l'image d'Alexandre, sans jamais se risquer à égaler ses conquêtes et son oeuvre.

Une remarque de P. Goukowsky tend, pour finir, à corroborer cette idée de continuité lorsqu'il analyse la peinture d'Appelle figurant Alexandre triomphant, qu'Auguste avait exposée à Rome sous le portique d'Octavie. Cette peinture montrait Alexandre juché sur le char de Darius, suivi de Ptolémos les mains liées:

"On saisit immédiatement la portée politique de l'allégorie: le Conquérant n'avait pas vaincu les Perses, mais la guerre elle-même, et la défaite de Darios s'intégrait ainsi dans cette dialectique de la réconciliation qui, sur l'une des peintures du fourgon mortuaire d'Alexandre, réunira bientôt, derrière le char royal, les Hypaspites macédoniens et les Mélophores perses. Sublimation de la guerre et de la conquête, qui cessent d'être une fin en soi pour devenir la condition d'un plus grand bien -le terme du conflit séculaire opposant l'Europe et l'Asie, puis l'homonoia universelle, préfigurant la Pax Augustea, comme le comprirent parfaitement les premiers empereurs julio-claudiens."

Alors que l'Alexandre de Clitarque vise, dés son avènement, l'hégémonie universelle, Auguste semble plutôt s'être inspiré de l'Alexandre historique qui s'était proposé de mettre un terme au conflit entre l'Orient et l'Occident.

Une telle relation avec Alexandre, où la conscience de l'identité historique empêche tout mélange du but et du moyen, est nouvelle, et unique. Elle seule a rendu possible pour la première fois une véritable idée politique d'Alexandre.

Avec Auguste, l'imitatio et l'image cessent de se confondre.

Grâce à l'esthétisation d'Alexandre, par la présence à Rome d'oeuvres d'art originelles, et sa politisation, on aurait dû voir aboutir la fin de l'imitatio. Or, elle ne fut jamais plus libérée et excessive que sous l'Empire.

L'utilisation d'Alexandre par Auguste fait véritablement office de charnière dans l'histoire d'Alexandre à Rome. On pourrait la représenter par une courbe sinusoïdale où César serait un "climax", et Auguste un retour à l'image primitive (s'il en a existé une), suivi par une remontée irrégulière jusqu'au deuxième siècle de notre ère.

Cette dernière partie de la courbe ne s'éloignera pas des prémisses posées par Auguste mais la toute-puissance du souverain ne préserva pas l'Empire des plus grandes excentricités.
 
 
 

C- L'HERITAGE D'AUGUSTE: UNE IMAGE PASSIONNELLE ET CONVENTIONNELLE A LA FOIS

Sous la République, l'image d'Alexandre représentait un moyen effectif de faire avancer des politiques expansionnistes audacieuses ou d'affirmer la prééminence d'une personnalité sur l'ensemble de la collectivité.

Le peuple romain n'a pas mésestimé cette référence et pouvait être flatté qu'un des leurs, souvent à juste titre, se compare à Alexandre, héros mythique, et élève ainsi l'histoire de Rome à la hauteur de celle du conquérant. Cette émulation au coeur même de Rome a fortement contribué à promouvoir l'image du héros en tant que cosmocrator.

Sous l'Empire, l'image d'Alexandre semble cette fois être la propriété exclusive des empereurs qui la manipulent et la déforment à leur gré, ou la délaissent totalement, comme ce fut le cas sous les Flaviens.

Trajan est peut-être le dernier empereur, pour ne pas dire le dernier Romain, à avoir conduit de manière raisonnable le flux inspirateur d'Alexandre, et son utilisation servira d'illustration pour décrire le nouveau critère de comparaison qui a vu le jour avec la formation de l'Empire.

Nous prendrons comme limite et point d'aboutissement de notre étude la figure de Caracalla dont l'acte exemplaire pour l'avenir de Rome, donne la mesure à la fois du caractère extrême de l'imitatio, et de l'inéluctabilité de ce processus d'un point de vue historique.

Les traits d'Alexandre oscillent ainsi sur l'échelle des extrêmes, à la fois pantin d'empereurs aliénés et portrait froid d'un chef d'Etat, ou de celui qu'on a imaginé qu'il était.
 

1-Quelques empereurs fanatiques

Les exemples qui vont suivre ne tiennent aucunement lieu de généralités pour l'époque impériale mais illustrent bien combien la démesure du souverain et du tout-puissant peut parfois réduire jusqu'au ridicule une image qui semblait pourtant avoir acquis ses traits finaux.

Alexandre, pour Caligula et Néron, ne fut pas le "gardien idéal du souvenir des belles actions" mais un des rôles ou une des figures qui seyaient à leur personnalité mégalomane.

Pour tous deux, l'influence politique d'Alexandre est quasi nulle mais s'inscrit plutôt dans des gestes théâtraux, motivés par le caprice ou leur passion pour l'Orient. L'imitatio Alexandri ne marqua leurs contemporains que dans l' "ornement" qu'elle a pu représenter mais en aucun cas comme faisant partie intégrante de leurs desseins personnels ou politiques, contrairement aux grandes figures romaines étudiées précédemment.

Caligula

Ainsi Caligula porta-t-il la cuirasse d'Alexandre, comme on porte un costume, pour conjurer le mauvais sort peut-être, dans des expéditions périlleuses:

"Triumphalem quidem ornatum etiam ante expeditionem assuidue gestauit, interdum et Magni Alexandri thoracem repetitum e conditorio eius."

"même avant son expédition en Germanie, il portait assidûment les ornements triomphaux; il n'était pas rare de lui voir la cuirasse d'Alexandre le Grand, qu'il avait fait tirer du tombeau de ce prince." (Suet., Cal., 52)

Dans ce passage, unique cas connu d'imitatio de la part de Caligula , Suétone attire notre attention sur deux points.

Ces quelques lignes s'inscrivent dans un paragraphe consacré aux coutumes vestimentaires de Caligula, qui n'étaient selon Suétone

"neque patrio neque ciuili, ac ne uirili quidem ac denique humano."

"ni d'un Romain, ni d'un citoyen, ni d'un homme véritable, ni même d'un être humain" (ibid.)

Suétone semble vouloir montrer qu'il ne s'habille pas mais se déguise: tantôt en femme, lorsqu'il porte leurs brodequins ("nonnumquam socco muliebri") et quand il ne met pas des cothurnes, tantôt en dieu, lorsqu'il s'affiche avec un foudre à la main, un trident ou un caducée ("fulmen tenens aut fuscinam aut caduceam deorum").

Caligula ne porte pas la cuirasse d'Alexandre comme Pompée, lors de son triomphe, se revêtit de la chlamyde macédonienne, dans un cortège somptueux en l'honneur de ses conquêtes.

L'empereur se déguise en Alexandre et, comme il joue le rôle du dieu, joue le rôle du conquérant, poussant même la comédie jusqu'à faire référence à Alexandre en Germanie, alors que c'était en Orient que tous portaient les armes en son honneur.

Néron

Néron fait également figure d'admirateur fanatique et, comme Caligula, sa passion n'excéda pas le domaine théâtral.

Selon un témoignage de Suétone (Ner., 19), Néron a eu l'intention d'envoyer une expédition vers les portes caspiennes, autrement dit vers le Caucase, ce qui n'est pas sans rappeler l'itinéraire d'Alexandre, :

"conscripta ex Italicis senum pedum tironibus noua legione, quam Magni Alexandri phalanga appellabat."

"et il avait levé dans ce but, une légion de recrues italiennes, composée d'hommes de six pieds, et qu'il appelait la phalange d'Alexandre le Grand."

Le nom d'Alexandre était ainsi nécessairement requis pour favoriser la fortune de l'expédition, qui s'inscrivait dans les grandes visées orientales qu'on lui prête, comme si le nom, à lui seul, au-delà de la valeur des soldats, pouvait bien augurer des luttes à venir.

L'image d'Alexandre n'a pas pas perdu sa valeur talismanique.

Voici les propos qui succèdent à cette phrase et qui closent les dix-neuf premiers paragraphes:

"J'ai rassemblé ici toutes ses actions, dont les unes sont au-dessus de tout éloge et de tout reproche, afin de les séparer des infamies et des crimes, dont je vais commencer le récit." (ibid.)

L'historien place donc les phénomènes d'imitatio Alexandri dans la période heureuse de l'empereur et semble, de fait, juger comme inoffensif, si ce n'est comme appréciable, le geste de Néron. On comprend d'autant mieux son mépris vis-à-vis de l'attitude de Caligula envers le grand Macédonien.

Il semblerait donc pour Suétone que le nom d'Alexandre soit à manier avec prudence et exige surtout un certain respect. Les rapprochements qu'il avait opérés avec Auguste nous l'avaient déjà révélé.

L'admiration de Néron pour Alexandre fut telle qu'il aurait fait dorer entièrement une statue équestre représentant Alexandre à Rome.

Néron ne fut ni un émule d'Alexandre ni un imitateur. Son admiration semble pourtant sincère et se limite à l'adoration d'un culte, le culte d'un héros tellement vénéré, tellement raconté qu'on ne sait plus très bien s'il a vraiment existé ou s'il ne se range pas parmi les dieux.

La mégalomanie de Néron ne vient pas de cette passion mais existait indépendamment de ce culte; c'est ce que les ennemis de Néron et pourfendeurs d'Alexandre n'ont pas su distinguer. Les témoignages d'une quelconque imitation ne dépassent pas ces deux épisodes.

Les marques d'admiration de Caligula et de Néron sont très différentes; le premier ne l'a considéré que comme un ornement ou un déguisement, le second a fait ressortir sa fonction apotropaïque et l'a vénéré comme un dieu.

Elles se recoupent pourtant en un point: elles revêtent toutes les deux ce caractère illimité et irrationnel qui poussent les personnalités extravagantes à déformer les traits les plus attendus et à les adapter à leur propre folie.
 

2- La formation d'une image officielle

Ces deux cas extrêmes contrastent d'autant plus avec l'époque impériale (jusqu'à Trajan) que se forme pendant cette période une image "officielle" ou plutôt publique d'Alexandre. Elle devient enfin claire et perd toute cette ambiguïté et cette fragilité qui la caractérisaient si bien sous la République.

Depuis Auguste et cette aseptisation de l'image que nous avons observée, les traits d'Alexandre ne sortent plus de ce rôle de ligne conductrice et d'arrière-plan. Rome a enfin trouvé ses marques et peut désormais regarder objectivement son ancien modèle.

Le triomphe du cosmocrator

A travers Alexandre, les empereurs romains célébrèrent le triomphe du cosmocrator, l'ordonnateur du monde. L'Empire romain tire moins son essence de la conquête que de l'organisation de la conquête. Ils voient désormais en Alexandre un chef d'Etat.

L'admiration des empereurs pour Alexandre révèlent leur volonté résolument politique de devenir un souverain aussi puissant ou identique à ceux de l'Orient hellénistique. Alexandre, contrairement à ses successeurs, ne souffre pas du préjugé romain contre les rois barbares.

Notamment à partir de Trajan, ils voient en Alexandre celui qui a été capable de substituer aux conflits entre les cités l'homonoia: "il a considéré l'ensemble des nations comme un organisme vivant auquel il a donné une âme. Il est le premier au monde, trois siècles avant Rome, qui ait eu le sens proprement divin de l'universel."

Ainsi, les temples que l'on élève à la divinité conjointe de Rome et d'Auguste, ne font que répéter ceux que demandait Alexandre, dieu invincible, pour sa personne, par l'ordonnance de Suse en 324 av. JC.

Commode (180-192) fit frapper des monnaies à la double effigie de sa majesté et d'Alexandre, l'un et l'autre seuls capables d'assurer la felicitas de la terre habitée.

Auguste a donc résolument transformé l'image d'Alexandre: en se plaçant dans une continuité présupposée, il a mis en valeur l'ordonnateur du monde et a fait oublier le conquérant. Chez aucun de ses successeurs ne manque ce rapport entre Alexandre et la symbolique de la domination et nul ne sortit des prémisses annoncées par Auguste.

Jamais l'oeuvre universelle du Macédonien ne fut plus vivante que sous le Haut-Empire. L'auteur du Roman d'Alexandre ne l'oubliera pas en multipliant les motifs du maître du monde et du globe, symboles de sa puissance, et en mettant ironiquement en scène les "stratèges des Romains" couronnant Alexandre en tant que "Roi des Romains et de toute la terre".

L'empereur romain, nouveau maître du monde, peut ainsi justifier sa toute-puissance. L'image d'Alexandre lui offre une légitimité.

L'image sublimée du monarque

Il présente un ensemble de traits qui demeurent attractifs pour le public romain: à la fois héros surhumain et roi universel, la somme de ces traits visibles pour tous et ainsi ordonnés se confondent et se conforment à l'image sublimée du monarque.

Cette image pénètre d'autant plus le nouveau monde romain qu'il est formé de peuples où la légende d'Alexandre fut très répandue et populaire, et demeure encore vivace.

Loin des passions convulsives de la République, la monarchie avait besoin d'une ligne conductrice qui tirât ses racines dans l'histoire. Alexandre n'agissant plus au premier plan, il lui est possible de tenir ce rôle.

Le Macédonien n'avait, selon Aristote, rien du monarque idéal, mais l'idée du monarque fut simplifiée par les empereurs: il suffisait qu'il s'élève au-dessus des autres. Ils reprirent donc l'essentiel de son pragmatisme et les lignes générales d'un Etat constitué par le roi, sa famille, ses amis, l'armée et ses biens.

Les empereurs ont donc cherché à enfermer l'image d'Alexandre sous des postulats bien précis: cosmocrator et monarque idéal, il est présent en arrière-plan dans toute la logique de la domination.

L'exemple de Tibère est, à cet effet, éclairant: s'il s'entoure d'une noblesse de cour à l'image de celle du roi macédonien à laquelle il donne le nom d' "amici", il blâme l'impérialisme défensif de son ennemi Germanicus, ce même Germanicus dont les exploits furent comparés à ceux d'Alexandre par Tacite.

Tibère s'inspire donc de l'image du monarque véhiculée par les histoires d'Alexandre et les royautés de ses successeurs, mais ne l'applique qu'inscrite au coeur de la Pax Romana et ne déroge pas aux instructions d'Auguste, qui s'affichait en tant que contre-modèle d'Alexandre.

Le resserrement des traits d'Alexandre ne s'effectue que dans le but de soumettre cette image aux volontés de l'empereur, si bien que l'on peut se demander qui, d'Alexandre et de l'empereur romain, a eu le plus d'influence sur l'autre.

3- Alexandre: un miroir pour l'histoire de l'Empire?

La présence continue d'Alexandre, dont le caractère évanescent n'enlève rien au souffle qu'il procura, semble faire de lui l'élément symétrique de l'histoire de l'Empire. L'image a cessé d'être un pur produit de l'imagination et s'inscrit désormais dans une perspective rationnelle et politique. C'est ainsi, de cette distance immanente, que l'Empire en tira le plus de profit.

De nouveaux rapports se sont donc instaurés entre l'image conductrice d'Alexandre et l'Empire. Faut-il alors comprendre l'histoire de l'Empire comme le reflet, certes déformé, de l'image d'Alexandre?

L'ultime rapport entre Rome et Alexandre se retrouve dans les figures de Trajan et partiellement de Caracalla. Ils illustrent parfaitement ce nouveau critère recensé par G. Wirth dans l'appréhension du "problème" Alexandre, qui est celui de l'analogie, à savoir la compréhension rationnelle d'une situation historique correspondant en beaucoup de points à son modèle, sans lui être complètement identique.

Alexandre peut ainsi devenir un repère, un moyen, pour celui qui en use, de connaissance et d'expérience.

Trajan et Caracalla de nouveau sur les traces d'Alexandre

C'est dans cette perspective que l'on peut comprendre certains moments de la carrière de Trajan.

Pour P. Petit, "Trajan est considéré depuis l'Antiquité comme le dernier conquérant de l'histoire de Rome, et les modernes lui font souvent grief de son appétit de gloire".

Ces remarques justifient pleinement le rapprochement de Trajan avec Alexandre; son admiration fut-elle à l'origine de ses expéditions ou a-t-il ressenti, dans son élan, la pertinence du rapprochement?

Son expédition contre les Parthes en 113 av. JC semble avoir été plus décidée par le mirage oriental et le grand rêve du Macédonien que par des nécessités politiques. Vainqueur des Parthes, il se rend à Babylone, selon Dion Cassius (68, 30, 1), autant pour sa renommée qu'en mémoire d'Alexandre, à qui il rend des sacrifices.

En voyant un navire prendre le large vers l'Inde, il s'écrie:

"j'aurais certainement navigué jusqu'aux Indes, moi aussi, si j'étais encore jeune!" (Dion Cassius, LXVIII, 29, 1)

On vit chez Trajan plus de vénération que d'imitation; ce qui le distingue résolument de ses prédecesseurs républicains émules d'Alexandre, c'est le cadre historique dans lequel Trajan évolue.

Alors que les Imperatores s'appuyaient sur Alexandre pour conduire Rome vers des horizons nouveaux et utilisaient la charge symbolique de cet heureux précédent, Trajan achève, dans sa référence à Alexandre, la synthèse analogique dans un empire dessiné par les nombreux héritages du cosmocrator. La remontée du Tigre par Trajan est un renouvellement conscient de la geste d'Alexandre dans une situation parente.

Malgré toutes ses références à Alexandre, Trajan demeure l'empereur romain et non l'émule d'Alexandre.

L'analogie est si forte que l'image conductrice d'Alexandre en est discrète et latente. Cette image est d'autant plus lointaine qu'elle ne représente plus pour Rome un point à atteindre.

C'est grâce à ce même critère analogique que l'on peut comprendre l'acte de Caracalla en l'an 212 de notre ère. Ne peut-on pas en effet lier l'édit qui fit de tous les habitants de l'Empire des citoyens romains, à l'admiration pathologique de l'empereur?

Celui à qui Dion Cassius reconnaît l'épithète "" (77, 7-9), qui pensait avoir été Alexandre dans une vie antérieure et prenait les poses du héros dans les sculptures qui le représentaient, a fait jouer l'analogie jusqu'à mettre en péril la constitution de l'Empire.

Il pensait reprendre le rêve universel d'homonoia qu'on prêtait à Alexandre.

Il signait surtout l'apothéose d'un empire dont l'histoire fut le miroir grossissant de l'image d'Alexandre laissée par Auguste tout en reprenant également maints aspects du mythe, tant choyés par les Romains depuis son apparition.

Pour reprendre une formule de Démade en juin 323, rapportée par Plutarque (Phoc., 22) et le Pseudo-Démétrios (Peri Hermeneias):

"si Alexandre était réellement mort, la terre entière sentirait le cadavre".

Les empereurs romains ont réussi le formidable pari de refléter l'image d'Alexandre et de le maintenir en vie.

Certains historiens, tels Suétone, ont tenté de faire revivre, même a posteriori, l'âme d'Alexandre dans la personne de l'empereur, et le choix d'Auguste, fondateur du nouveau régime politique romain, est hautement symbolique.

Les Tite-Live et autres partisans de la diatribe n'ont pu empêcher que l'image d'Alexandre soit encore présente dans la consécration et l'aboutissement de l'Empire romain: la séparation de l'Orient et de l'Occident.

Au troisième siècle de notre ère, le Roman d'Alexandre naît de cette image qui, manipulée et confisquée par les puissants, n'a jamais bénéficié de l'objectivité nécessaire à l'analyse d'une figure historique. Ce sont eux qui ont fait d'Alexandre un personnage de roman.